Economie
Par Garance Upham
Lundi 13 octobre 2008
article publié dans la lettre 62
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« Cette année marque le 160e anniversaire du Manifeste communiste, et le capitalisme – alias ‘la libre entreprise’- semble prêt à célébrer l'occasion en tombant raide mort. (lundi dernier)… certains experts ont lancé un avertissement : les distributeurs automatiques de billets pourraient se tarir… d’autre part, le seul investissement sûr est la boîte de haricots en conserve » Barbara Erhenreich, The Nation (USA)
Hier soir, de passage à Genève (UNIGE- Université de Genève) le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz rappelait que si 3 millions d’Américains ont déjà perdu leur maison, il y en aura encore au moins 2 millions de plus qui se retrouveront à la rue dans les prochains mois.
Stiglitz a fait rire son auditoire en se posant la question rhétorique de savoir si le Président américain Bush comprenait la crise financière. Bush a dit “We build too many houses !” (on a construit trop de maisons) … sans s’assurer que les gens avaient les moyens de payer… Stiglitz continue : “Ces prêts hypothécaires sont allés à des gens pauvres, or il n’y a pas eu d’augmentation des revenus réels depuis 8 ans”
Stiglitz, comme la plupart des ‘économistes’ et les commentateurs, se contente de dire que la crise des prêts hypothécaires était prévisible sans donner une explication autre que « les gens ne pouvaient pas payer …Normalement les banques aux USA prêtent aux CEOs[1] pas aux pauvres… » et d’expliquer que les ‘experts’ en produits financiers ont fait un peu d‘alchimie. Bon prof, Stiglitz explique : «on a fait des prêts n’importe comment : des prêts-sans-documents, c'est-à-dire des prêts sans que l’emprunteur dusse justifier de ressources appropriées, ou des prêts-à-menteurs, c'est-à-dire où l’emprunteur pouvait dire n’importe quoi. Ensuite ces prêts ont été cuisinés, mixé, découpé, saucissonnés et revalorisés par les agences de notation, dit-il, afin de les faire se transformer de prêts risqués « F » en prêts super qualité « A »[2] et ensuite on a injecté le mélange ‘toxique » dans les fonds de pensions… « Et on a été bien content en Amérique que les Européens nous achètent ces produits toxiques ».Et il ajoute « En fait les USA envoient constamment des petits mots de remerciement à Trichet» pour sa politique d’euro fort.
Stiglitz a continué en expliquant que tous les plans de sauvetage de pays pauvres ou émergents ne sont pas différents du plan de sauvetage national américain actuel.
« Garder des bons du Trésor pour sa retraite, c’est pas bon, selon Wall Street », L’Argentine avait proposé un bon du Trésor basé sur le PNB … Wall Street a résisté. Wall Street voudrait minimiser et non pas maximiser les revenus des Etats ». « Mais le problème est plus vaste encore. Il y a eu un tas de plans de sauvetage au cours des 25 dernières années, comme celui pour les Savings and Loans… Le Mexique, l’Inde, la Thaïlande, la Russie, tous ont eu un plan de sauvetage qui porte le nom du pays, mais c’est un nom trompeur, car chaque fois ce sont les banques européennes et américaines qui empochent l’argent. D’ailleurs à la Banque mondiale - à laquelle j’ai appartenu - on a fait une étude sur le Mexique qui montre que le Mexique aurait récupéré plus vite sans plan de sauvetage ! »
La question que nous nous posons est la suivante : est ce qu’il faut prêter aux pauvres ou est ce risqué ? Pourquoi la crise part-elle de l’immobilier ?
Pourtant, si on part de l’économie réelle, prêter au pauvres pour s’acheter un appartement, une maison, sans condition de revenu, est économiquement viable. Plus les gens sont pauvres, plus grand serait l’avantage. Cela signifie que des dizaines de milliers de personnes auront du travail dans les BTP. Rien d’inflationniste jusqu’ici en soi.
Il est d’autant plus intéressant d’en discuter que les autorités françaises n’arrêtent pas de freiner la construction et l’accès au logement social tandis que l’on consent à d’énormes exonérations d’impôts pour les plus nantis sur la base d’achats dans l’immobilier. Le problème est ailleurs : il est dans la formidable envolée des prix des logements, entièrement au bénéfice des nouvelles fortunes, une orgie spéculative, et ceci aux dépends de la majorité des gens qui travaillent. Le problème est dans une nouvelle classe de super rentiers qui mangent, tels des virus parasites dans un corps, sur le dos de toute l’économie de production, au dépends des ouvriers, des ingénieurs, des chercheurs, des femmes qui travaillent à salaires réduits, et de la masse des ouvriers esclaves des pays émergents.
Revoyons les faits, dans le vol III du Capital, Marx pensait avec optimisme que le capitalisme financier se subordonnerait au capital industriel et le socialisme serait la suite logique de l’évolution humaine.
Mais c’est l’inverse qui s’est passé, les magnats de la finance et de la propriété froncière aux USA ont graduellement établi leur control, y compris sur les capitaines de l’industrie, comme l’agronome, économiste et penseur, T. Veblen le compris très bien, lui qui prédit la crise de 1929 et la montée du fascisme- militarisme en Allemagne, et lui qui seul compris que les accords de Versailles avaient pour but caché une alliance pour une guerre contre les Bolcheviques). En 1910, comprenant l’évolution de ce système appelé ‘capitalisme’, le socialiste Rudolf Hilferding lança le terme « capitalisme financier ».
Le résultat est très différent de ce que Marx pouvait envisager au début de l’après guerre – sans dette et avec une masse de crédit pour produire. Le monde est maintenant confronté à une dé-industrialisation sans avoir amélioré le niveau de vie de l’ensemble des peuples. Les forces de travail sont rétrécies avant d’avoir atteint la prospérité escomptée. Ce qui est arrivé, en fait, c’est que le capitalisme industriel a été remplacé par un capitalisme financier dans toute sa splendeur ![3]
Le capitalisme des rentiers d’aujourd’hui, et pourquoi il s’investit dans la rente de l’immobilier
Tandis que le capitalisme industriel recherchait des profits, le nouveau capitalisme financier cherche ses gains de capitaux dans l'immobilier et sur le marché boursier, et notamment vise des gains de rentes, des augmentations des prix des terrains, de l’immobilier, de tout ce qui se présentent sous forme de rentes sans cesse en augmentation. Cela permet, notamment, à ces capitalistes, d’éviter de payer l’impôt sur le revenu…
Un exemple parmi d’autre : la fortune de Mc Donald est une fortune de très grand propriétaire immobilier, il se base sur la popularité d’une marque et un des premiers parc immobilier au monde. McDo s’installe là où le terrain, l’immeuble vaut le plus cher, et puis franchise le business.
Depuis une vingtaine d’années, une part croissante des revenus des sociétés ont été reclassées comme étant non imposables, car on a détaxé la propriété.
Ainsi le secteur de l’immobilier – devenu économie dominante en terme d’actifs, la dépréciation continue des actifs immobiliers (la spéculation fait grimper les prix alors que, comme ‘actifs’ ces biens sont dépréciés pour éviter l’impôt tandis que le payement des intérêts sur les hypothèques est déductible de l’impôt,) ne laisse plus un sou de revenus imposables ! On retrouve la même situation dans le pétrole, le gaz, les minerais, matières premières, forêts, assurances et secteur bancaire. Appliquant cette politique dans les pays en développement, de façon accélérée depuis les années 70, Fond Monétaire et Banque Mondiale ont forcé ses pays à n’être qu’une source de revenus sur la base de rente, à l’extrême opposé des rêves de prospérité de la décolonisation d’après guerre.
La collecte de l’impôt dans les pays dit « riches » souffre de plus en plus au fur et à mesure et se déplace sur les petits revenus et les taxes (sur l’essence, par exemple).
Au moins les capitalistes industriels à l’ancienne faisaient leurs profits en construisant des usines, avec des investissement en biens d'équipement et à employer de la main d'oeuvre pour produire des produits et des services.
Le capitalisme rentier, lui, est uniquement centré sur un nouvel objectif qui est de recycler l'épargne et les flux financiers dans l'immobilier et le marché boursier pour faire monter les prix des terrains et biens immobiliers. On coupe dans la main d’œuvre pour faire monter les prix des actions, en même temps que l’on sape même la production pour en tirer plus de revenus immédiats, plutôt que d’entreprendre. Toutes les grandes sociétés se rachètent leurs propres actions pour en faire monter les prix.[4]
On a créé ainsi une nouvelle classe de riches, tandis que la masse des gens, travailleurs ou chômeurs ploie sous le fardeau d’un impôt qui pèse entièrement sur leur dos (TVA, impôt à la source sur les salaires, impôt sur l’essence et les cigarettes – plutôt que sur les Philip Morris - etc.). L’augmentation de la spéculation immobilière se traduit par des loyers de plus en plus hauts tandis que les hypothèques dépassent le prix des logements. On prête aux pauvres pour se loger, mais avec des conditions ubuesques de profitabilité tant pour les promoteurs immobiliers que pour les prêteurs.
Aux USA, ce poids de l’impôt est utilisé pour créer de vaste mouvement populaire et potentiellement fasciste, car on blâme l’Etat et donc on réclame moins d’Etat et moins d’impôt directs, ce qui joue en faveur de Wall Street.
De surcroît, le capitalisme financier moderne a trouvé une nouvelle façon d’exploiter le travail, en mobilisant les fonds de pensions et autres pour faire monter les actions, et les prix de l’immobilier. Cependant une partie de plus en plus importante des salaires est siphonnée pour payer les intérêts sur les dettes personnels.
Pensez, par exemple, aux centres commerciaux. Une très grosse partie de tout ce que qui y est acheté va aux propriétaires des bâtiments qui imposent des charges exorbitantes aux commerçants…
En même temps on soutient l’économie par de vastes investissements sur les marchés militaires (près de 45 % d’augmentation mondiale des budgets défense depuis 5 ans)
D’autre part, cette imposition directe et indirecte, via la spéculation immobilière, va dans un budget public dont une proportion grandissante va à payer les intérêts sur la dette publique, et l’Etat va emprunter sur les marchés privés… Ainsi, alors que l’Angleterre peut renflouer ses banques par une prise de participation, Matignon annonce avec cocorico que la Super banque - Société de prises de participation de l'Etat- « la SPPE ira donc chercher l'argent sur le marché chaque fois que cela sera nécessaire, aux meilleures conditions». Les sommes engagées ne seront pas prélevées sur le budget de l'Etat. Traduisez : comme la France a délégué sa souveraineté monétaire à la BCE de Mr Trichet (contrairement aux Anglais), l’Etat va aller emprunter sur les marchés – avec de bon taux d’intérêts bien sûr. Donc l’Etat enrichit le privé pour le renflouer.
La bonne santé de la bulle financière parasite l’économie jusqu’à la mort
La ‘santé’ de la bulle, provient du fait que l’économie dans son ensemble a perdu son élan vers une croissance réelle (en terme de biens, de niveau de salaires, de recherche et développement - et non pas en terme monétaire[5])
En fait, restaurer la santé dans l’économie réelle (par exemple en augmentant les salaires, les investissements publics, tout ce qui représentent des biens communs) menace la bulle de Wall Street, puisque toutes les liquidités doivent aller à la spéculation et pas dans les investissements pour des biens tangibles. Ce qui est bien pour Wall Street est cancéreux pour le corps économique réel. Wall Street déteste les avancées technologiques et la recherche.
Nous avons donc un choix, mais il n’est pas dans le système actuel : d’un côté la merveilleuse inventivité et productivité humaine permettrait l’abondance pour tous, de l’autre : la guerre, la pénurie et la montée de l’esclavage (cette dernière étant documentée par le BIT, le Bureau International du Travail).
Nous sommes rentrés dans une nouvelle grande dépression, beaucoup plus féroce que la première, mondiale, et les forces sociales sont dispersées …par contre les composantes d’un nouveau fascisme souriant, communautariste et intégriste, sont bien là, aux USA.
Le 9 octobre 2008
[1] CEO : Chief Executive Officer
[2] Exemple d’agence de notation : Moody’s et Standard and Poor’s - qui disaient encore récemment le problème avec la France, c’est la rigidité du marché du travail et les salaires minimum trop élevés, le FMI disait la même chose qui lui, note aussi les pays pour leur ‘performance’.)
[3] L’étranglement et la ‘recolonisation’ de l’ensemble des pays en développement par la gestion de la dette- en dollars- dans la période de l’après guerre a coincé ceux-ci dans le collet d’institutions financières FMI et Banque Mondiale dans l’orbite de la diplomatie US- Celles-ci ont imposé le même monétarisme que celui qui mena à 1929, polarisant leur économies entre une couche supérieure richissime et corrompu et une immense pauvreté pour la majorité.
[4] Près de 10% pour IBM. Ce capitalisme là n’investi plus sur l’avenir, il est trop occupé à se dévorer lui-même.
[5] Par exemples les dépenses en cosmétiques et chirurgie esthétique, en marketing par l’industrie pharmaceutique, tout cela rentre comme ‘croissance’ dans les chiffres utilisés, et le mot croissance est devenu presque vide de sens.
par Garance Upham
Présidente de l'UFAL 74voir tous ses articles