À lire cette semaine
Par Bernard TEPER
Mercredi 3 septembre 2008
article publié dans la lettre 58
Lien permanent vers cet article
Jamais, dans la dernière période, nous n’avons connu une création organisationnelle avec une croissance de cette ampleur et surtout avec une force d’impact aussi efficace.
Rendons à César ce qui est à César, il n’y a eu qu’un seul fondateur d’ATTAC : le Monde Diplomatique. De ce point de vue, le fait qu’il y ait, à l’intérieur d’ATTAC, un « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » est de ce fait un premier problème qui pèsera lourd. Nous y reviendrons.
Les « vrais camarades fondateurs » qui ont jeté les bases politiques et institutionnelles du mouvement étaient membres de l'équipe du Monde diplomatique - Ignacio Ramonet (auteur de l’édito « Désarmez les marchés » qui a mis le feu à toute la plaine), Maria Ierardi et Bernard Cassen - qui, entre le début décembre 1997 et la mi-mars 1998, ont concrètement fondée ATTAC avant l'arrivée de « camarades dévoués mais pas fondateurs », c’est-à-dire tous les autres.
Ensuite, Bernard Cassen a été délégué par le Diplo pour lancer cette organisation ainsi fondée. C’est alors qu’il commet la grande erreur qui contribuera ensuite à la forte décroissance de l’impact d’ATTAC. Devant l’enthousiasme de cette fondation, Bernard Cassen craint l’ » entrisme » de certaines organisations via les adhésions individuelles, il crée des statuts où le pouvoir est donné à un « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » (18 sièges sur liste bloquée face à 12 camarades élus par voie démocratique), mais à qui on donne le pouvoir formel dès le début. D’autant plus que Bernard Cassen demande à Christophe Aguiton (fondateur de Sud-PTT, membre de la direction de la LCR et premier secrétaire général d’ATTAC auprès de Bernard Cassen président) de l’aider à constituer la première liste de ce fameux « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé ». Est installée dès le départ dans cette structure une majorité politico-idéologique mouvementiste, écolo-sociale, communautariste, partiellement libre-échangiste et mondialiste.
D’ailleurs, c’est également Christophe Aguiton qui sera à l’initiative de nombreux ATTAC du monde qui ne seront que des groupuscules liés à cette mouvance politico-idéologique et quelquefois uniquement formés autour des militants de la IVe Internationale et de ses amis - ATTAC Allemagne et ATTAC Belgique étant des exceptions en se construisant de façon autonome et pluraliste.
La majorité formelle ne peut que se « terrer » devant l’impact idéologique de la fondation par le Diplo, incarné par Bernard Cassen. Ce dernier dirige donc pendant les cinq premières années la montée au firmament d’ATTAC.
Pour bien comprendre cette séquence, il faut tenir compte du fait que Bernard Cassen est un républicain de gauche, internationaliste, laïque, naguère proche des chevènementistes, issu de cette filiation du catholicisme social qui a façonné l’histoire du journal Le Monde et du Monde Diplomatique. Ce qui fait que les républicains de gauche, internationalistes, laïques y adhèrent comme les mouvementistes, mondialistes et communautaristes.
Pendant cette période, ATTAC est l’un des lieux de rassemblement militant les plus prolifiques.
Pour une raison très simple, ELLE COMBLE UN MANQUE POLITIQUE ET IDEOLOGIQUE DE PREMIERE IMPORTANCE. Avant la création d’ATTAC, toutes les organisations françaises vivent dans un univers hexagonal. ATTAC permet de promouvoir le lien entre la mondialisation néolibérale et les conséquences de la vie de tous les jours. Donc ATTAC fait « bondir en avant » tous les militants et organisations qui petit à petit comprennent qu’ils sont dans l’erreur s’ils ne tiennent pas compte de ce lien.
Voilà ce qui a permis de passer des 3 adhérents de la fondation à près de 31 000 adhérents (15000 adhérents fin 1999, 23000 en fin 2000, 28000 en fin 2001, 30000 en 2002-2003) pour la campagne pour le non au Traité constitutionnel européen gagné le 29 mai 2005.
Ce « boom » militant cache un « turn-over » important car suivant les années, 25-30 % des adhérents ne renouvelaient pas leur cotisation. Mais cela permettait à des militants et des adhérents de culture et d’organisations différentes de « militer ensemble » au moins quelque temps. Malgré la majorité politico-idéologique peu laïque et peu républicaine (et c’est un euphémisme pour certains !) du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé », des milliers de militants laïques et républicains de gauche et d’extrême gauche ont participé à cette entreprise grâce au Diplo et à Bernard Cassen.
A noter que durant cette période, ATTAC a été à l'origine de la création du Forum social mondial en 2000 et a rempli les 6 000 places du Zénith, tout en laissant 1 000 personnes dehors, faute de capacité supplémentaire de la salle en janvier 2002.
Fin 2002, Bernard Cassen démissionne de la présidence d’ATTAC et promeut Jacques Nikonoff à la présidence et Michèle Dessenne au poste de secrétaire générale. Les nouveaux dirigeants « imposés » par Bernard Cassen n’ont pas la même aura. Comme Bernard Cassen n’a pas laissé le temps à la majorité politico-idéologique « du Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » de s’organiser et de faire jouer leur majorité formelle, l’intronisation se fait selon le « timing » prévu par Bernard Cassen. Mais la majorité politico-idéologique du « Collèges des fondateurs qui n’a rien fondé » décide de s’organiser. Mais arrive le Traité constitutionnel européen qui va être le sommet atteint par ATTAC. D’abord un référendum interne (le seul vote démocratique dans ATTAC dans l’acception républicaine de Condorcet !), puis une campagne exemplaire (ou toutes les sensibilités d’ATTAC travaillent ensemble) avec des centaines de réunions publiques de toutes dimensions et de tous formats où on peut dire qu’ATTAC a joué le rôle central dans cette période référendaire. La majorité des adhérents d’ATTAC, très influencés par les idées internationalistes, laïques et républicaines incarnées par Bernard Cassen, trouvaient là un axe de lutte efficace et enthousiasmant.
Durant cette période, la direction d’ATTAC a maintenu ses effectifs même si le turn-over s’amplifiait. Mais sa capacité d’attraction était toujours là.
25 000 adhérents fin 2005 ; 22 000 à la prise du pouvoir du Bloc politico-idéologique de la majorité du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » à la fin de l’automne 2006, 14 000 adhérents fin 2007 et probablement autour de 11 000 à la fin 2008 malgré une campagne d’adhésions sans précédent dans les organisations de la majorité du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé ».
Dans n'importe quelle autre association, la perte de près des deux tiers des adhérents en 3 ans aurait dû conduire à se livrer à un débat ouvert permettant de comprendre cet effondrement. De plus, la déstructuration de nombreux comités locaux d’ATTAC durant cette période a conduit ATTAC à devenir une organisation comme une autre, avec un impact dérisoire. Aucun débat ouvert sur cet effondrement n’a eu lieu. La majorité des militants influencés par les idéaux internationalistes et républicains de gauche renouvelés par la pratique d’ATTAC s’en sont allés voir ailleurs. D’ailleurs, les votes des « actifs » en sont une manifestation (les « actifs » favorables à Bernard Cassen étaient 36 % à l’automne 2006, 8 % fin 2007 alors qu’ils étaient probablement majoritaires du temps de la présidence de Bernard Cassen). Le « Bloc » politico-idéologique de la majorité du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé », mouvementiste, mondialiste, communautariste, protestataire, fêtait chaque fois que c’était possible sa victoire sur la direction Nikonoff. Car pour eux, une ATTAC sans impact de 11 000 adhérents, c’est inespéré ! Le projet de Bernard Cassen qui était d’une autre ampleur, celui d’être un acteur majeur de la transformation sociale sur le plan national, européen et international en liant les militants provenant de culture différente, n’est plus aujourd’hui l’objectif d’ATTAC.
Dès le 30 mai 2005, les dirigeants politiques du néolibéralisme ont bien compris le rôle central d’ATTAC dans leur défaite du 29 mai 2005. Finie la connivence médiatique du « truc nouveau ». Ordre est donné aux médias sous contrôle néolibéral de « casser l’image d’ATTAC » et de la ringardiser. Ce ne fut pas difficile tant la bataille de « chiffonniers » qui eut lieu en interne leur donnait de la matière et puisque les camarades du Bloc politico-idéologique de la majorité du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » en étaient les principaux informateurs. L’épisode dit « de la fraude » fut un cas d’école car dès que la nouvelle direction fut désignée à l’automne 2006, plus personne ne parlait de « fraude » bien qu’une commission ad hoc avec des membres de l’ancienne direction et de l’actuelle l’ait déclaré avérée.
Mais ce ne fut pas, en tout cas, la raison principale de la désaffection et de la descente aux enfers d’ATTAC. La raison principale est terriblement politique.
L’apport d’ATTAC, dans les deux périodes précédentes, sur le lien entre la vie de tous les jours et la mondialisation néolibérale était la raison principale de l’attrait militant d’ATTAC. Mais quand on obtient une victoire comme celle du 29 mai 2005, les citoyens, les mouvements sociaux, les travailleurs sont en droit de demander, et ils le font « les bougres » dans les réunions publiques, l’entrée dans une autre phase qui est celle de la mise en œuvre d’une politique alternative.
Au lieu de cela, on leur a offert la bataille de « chiffonniers », puis les réunions d’autosatisfaction comme dans la fête des 10 ans d’ATTAC, dans les plénières des universités d’été où le débat pluraliste est interdit. On pense à la Castafiore qui se voyait si belle dans son miroir ! D’ailleurs, la lecture des sujets des ateliers des dernières universités d’été est claire sur la ligne suivie : le discours sur l’énergie est monopolisé par l’association « Sortir du nucléaire », les principaux sujets abordés sont l’écologie (plus de 10 ateliers), le rappel historique des idées des ancêtres (plus de 10 ateliers), les cours des professeurs d’économie de l’université (plus de 10 ateliers). Le « small is beautiful » contre les Etats-nations est la pensée dominante, le communautarisme le tabou essentiel (plus aucun atelier, même contradictoire, sur la laïcité)… Aucun atelier à Sarrebrück (université des ATTAC d’Europe) sur la protection sociale (30 % du PIB en France, d’un budget annuel supérieur de 80 % au budget de l’Etat tous ministères confondus et préoccupation principale des couches populaires) et seulement 2 ateliers sur plus de 80 à l’université d’été des 10 ans d’ATTAC… Plus d’ateliers spécifiques sur les services publics mais des généralités sur les biens communs de l’humanité. Et un seul atelier sur le logement. En fait, presque plus rien de ce qui préoccupe les couches populaires (ouvriers, employés) qui forment la moitié des ménages en France et dont la mobilisation est indispensable pour la transformation sociale. Et sur les débats de fond sur l’altermondialisme, la stratégie d’ATTAC, seuls les responsables du Bloc politico-idéologique de la majorité du « Collège des fondateurs qui n’a rien fondé » ont le droit à la parole avec une exception qu’ils ne peuvent pas éviter, Bernard Cassen. Mais pour le pluralisme, le compte n’y est pas ! Car il n’y a pas que le Bloc majo de la direction et Bernard Cassen comme sensibilités dans ATTAC. En réalité, ATTAC devient un rassemblement des couches moyennes radicalisées, coupé des réalités matérielles et sociales et donc une machine à exclure le courant internationaliste républicain de gauche attaché à l’alliance des couches moyennes, des couches populaires et des « sans » ! En réalité, certains responsables actuels d’ATTAC sont conscients de ce problème de pluralisme et souhaitent le maintien de l’idée du pluralisme y compris culturel dans les débats, mais ils n’arrivent plus à modifier le cours des choses.
ATTAC est aujourd’hui une organisation qui ne dérange plus personne, ni les néolibéraux, ni les médias, ni les autres lieux de débats, ni le plan international. Elle n’est plus l’association de référence avec sa capacité d’impulsion et d’initiative.
En fait, alors qu’ATTAC était la référence du combat du 29 mai 2005 ou le non de gauche a fait 31,3 % des voix, le nombre très grand de soutiens à José Bové à la présidentielle (1,3 %) dans la direction d’ATTAC montre bien le rétrécissement idéologique phénoménal et impressionnant d’ATTAC.
Bien sûr ! Et elle aura probablement lieu. Mais quand et où, voilà la question. Elle aura lieu car les dégâts produits par les politiques néolibérales susciteront d’autres initiatives. Dans ATTAC, hors d’ATTAC, nous ne le savons pas encore…
Mais ce qui est sûr, c’est que rien d’efficace ne sera fait sans reprendre l’idée initiale de Bernard Cassen, à savoir de lier des militants de culture différente autour d’une ligne stratégique (et donc d’un débat préalable ouvert et pluraliste) clairement d’opposition au Bloc stratégique qui dirige le monde aujourd’hui. Et pour cela, rien ne s’est fait en France depuis plus de deux siècles et rien ne se fera en France en excluant les internationalistes et républicains de gauche.
Un tel objectif impliquerait donc le retour à :
Déjà des membres de la direction actuelle d’ATTAC sont très conscients de ce qui est écrit dans ces lignes mais ils n’osent pas le dire car cela les obligerait à un tournant stratégique à 180 degrés et à mettre en péril le fragile système des alliances qui entraînent ATTAC dans l’impuissance dans laquelle elle est aujourd’hui.
Et de ce point de vue, il faudra que ces camarades aillent plus loin que de programmer ici et là un exutoire pour certains orateurs « non dans la ligne officielle », pour faire croire au pluralisme qui n’existe plus. C’est une modification radicale de stratégie globale qu’il est nécessaire d’opérer pour faire revenir ceux qu’on n’aurait jamais dû « pousser dehors ».
Il faut rompre avec l’inertie, le sectarisme, le dogmatisme pour engager une nouvelle période. Ou cela aura lieu ailleurs, car la nature a horreur du vide.
P.S. Pour autant, l’UFAL a été présente et active à la récente Université d’été d’ATTAC à Toulouse.
Les membres fondateurs d’ATTAC ayant droit à un stand, Suzy Candido, présidente de l’UFAL Toulouse, l’a tenu avec ses camarades, présentant nos brochures, affiches, journaux, ce qui a permis de nouer de nombreux contacts.
Bernard Teper est intervenu le samedi 23, le matin sur l’analyse de la protection sociale (retraites et assurance-maladie principalement) et le soir sur les luttes de résistance dans la protection sociale (retraites, santé, assurance-maladie, famille, accidents du travail et maladies professionnelles).
Jacques Lombard, président d'Attac 04, est intervenu le dimanche 24 à 17 h sur « Territoires, intercommunalités et mondialisation ».
par Bernard TEPER
Président de l'UFALvoir tous ses articles