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Ze big Tariq Show

Par Willy Wolsztajn

article publié dans la lettre 55

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Big show de Frère Tariq Ramadan sur l'islam et les Lumières, l'autre soir (le 15.02.2008) à l'Université libre de Bruxelles (ULB). Comme par un acte manqué, l'affiche affublait "islam" d'un "i" majuscule et réduisait à la minuscule le "L" de "Lumières". Grosse affluence. Maigre prestation. Par sa maîtrise du spectacle, Frère Tariq réduisit au rôle de faire-valoir ses deux co-orateurs Malek Chebel et Youssef Seddik. Avant même d'ouvrir la bouche, il eut droit à une salve d'applaudissements nourris. Ses fans et groupies, il est vrai, s'étaient mobilisés en masse.

Ramadan à l'ULB ou les verges pour se faire battre

Il invoque beaucoup le respect, la modestie et l'humilité. Les pratique-t-il lui-même ? D'emblée, il dit le Bien et le Mal au recteur de l'ULB. "Il peut arriver à quelque administration, à quelque recteur de se tromper", allusion à l'interdit dont il fut l'objet voici un an. Bon prince, il pardonne. C'est pour le moins cavalier. Après tout, c'est son hôte qu'il admoneste ainsi sur le ton du directeur de conscience. Aucun des organisateurs ne jugea utile de le remettre à sa place ni de prendre ses distances.

Comme athée, je récuse à un théologien et prédicateur le droit de gifler le Rectorat de la principale institution laïque du pays. Et dans ses murs encore bien. Mais l'Université lui avait déroulé le tapis rouge. Il aurait eu tort de s'en priver. C'était une mauvaise idée d'organiser ce meeting. C'était une erreur de l'avoir accepté. Sauf à s'offrir les verges pour se faire battre, au moins l'ULB possède-t-elle aujourd'hui des arguments pour déclarer Frère Tariq persona non grata. En aura-t-elle le courage ? C'est une autre histoire.

Violences au nom de l'islam : silence

On a beaucoup évoqué l'islam. Peu les Lumières. Chebel et Seddik ont rivalisé d'érudition coranique. Frère Tarik s'est fendu d'une harangue démago-gauchiste très séculière. Davantage que l'islam, dit-il, ce sont l'exclusion et les inégalités sociales et culturelles qui posent problème. La salle ne pouvait qu'approuver. Mais ce n'était pas le propos du débat.

Entre gens de bonne compagnie, on éluda les sujets qui fâchent. Les crimes commis au nom de l'islam : massacres de masse en Algérie, campagnes terroristes au Pakistan et ailleurs, sanglants attentats à Londres, à Madrid, à New York..., décrets de mort contre les apostats ou contre un prof de philo, auteur d'un médiocre article sur le Coran. Violences dont, rappelons-le, l'immense majorité des victimes sont musulmanes. On aurait aimé entendre les orateurs s'en émouvoir.

Frère Tariq mit le public au défi de démontrer, textes en main, qu'il avance masqué. Prenons-le au mot sur deux controverses : le moratoire sur la lapidation et les désormais célèbres caricatures danoises de Mahomet.

Caricatures danoises : émettre des idées et tuer pour des idées se valent

A propos des caricatures, il renvoie dos à dos tueurs islamistes et dessinateurs insolents. Il condamne "les menaces de représailles physiques et armées" puis déclare d'un même souffle : "Invoquer le "droit à la liberté d'expression" pour se donner le droit de tout dire, n'importe comment et contre n'importe qui est également une attitude irresponsable". Soulignons le "également". En somme, pour lui, émettre des idées et assassiner pour des idées se valent. Et d'ajouter "les citoyens de confession musulmane (...) demandent (...) simplement un peu plus de respect[1]."

Par contraste la "dissidente de l'islam" Ayaan Hirsi Ali proclame, dans un texte flamboyant [2] "qu'il est bon de faire des dessins critiques et des films sur Mahomet. (...) Je ne cherche pas à offenser le sentiment religieux, mais je ne peux me soumettre à la tyrannie. Exiger que les hommes et les femmes qui n'acceptent pas l'enseignement du Prophète s'abstiennent de le dessiner, ce n'est pas une demande de respect, c'est une demande de soumission." Peut-on mieux résumer le programme d'un islam laïque, d'un islam des Lumières ? Ces idées étaient tristement absentes de l'ULB.

Lapidation : la loi islamique et rien que la loi islamique

Sur la lapidation, Frère Tariq s'est longuement exprimé[3]. "De façon régulière les sociétés majoritairement musulmanes et les musulmans du monde sont confrontés à l'application des peines liées au code islamique. (...) Qu'est-ce qui est requis pour une société qui se définirait comme "islamique" ? (...) Au nom des sources scripturaires musulmanes, au nom de l'enseignement islamique et au nom, enfin, de la conscience musulmane contemporaine, il y a des choses à dire, il y a des décisions à prendre." S'ensuivent quatre pages de développements guidés par "un souci de fidélité aux objectifs de l'islam", pour conclure à la nécessité d'une réforme. "Ce mouvement de réforme, par les musulmans et au nom même du message et des textes de référence de l'islam ne devrait jamais faire l'économie d'être à l'écoute du monde environnant et des interrogations que l'islam suscite dans l'esprit des non-musulmans : non pas pour se plier aux réponses de "l'autre" ou de "l'Occident" mais pour chercher, dans son miroir, à rester, mieux et plus constructivement, fidèle à soi."

Pas un mot pour dénoncer le principe d'un supplice abject où une foule caillasse à mort une personne emballée dans un linge. Et coupable de quel crime ? D'avoir fait l'amour. Seul le contexte où on exécute cette peine monstrueuse conduit notre moraliste donneur de leçons à en demander, non l'abolition, mais un simple moratoire. Pour ne pas "entériner des approximations légales" et pour "permettre un débat fondamental (...) dans la sérénité". Entre musulmans, comme il se doit. Car à ses yeux le code islamique est intangible. Il est source de tout droit pour les musulmans. Même là où ils sont minoritaires ("les musulmans du monde"). Certes, dit-il, il faut réformer l'islam. Il faut l'adapter. Il faut tenir compte de l'humanité non musulmane. Mais non pour se métisser avec elle. Afin de "rester mieux (...) fidèle à soi". Idéal de repli identitaire et communautaire. Idéal de théocratie moderne et de contre-société islamiste. Les textes religieux constituent le socle de sa pensée. Non l'être humain en soi. L'humanisme lui est étranger. Son prétendu dialogue avec les opinions non-musulmanes est un leurre, une façade propagandiste et médiatique.

Frère Tariq, quand nous mentez-vous ?

Les organisateurs du barnum ulbiste ont donc ouvert les vannes à ce théocrate. Comme tout anti-démocrate confronté au débat public, Ramadan finasse : "Si je vis en Belgique et qu'une loi y dicte l'égalité absolue des citoyens (...) hé bien ça, c'est ma charia à moi. Je l'intègre à mon univers de référence, à une justice et à un droit universel[4]". Un credo différent par tribune. Sainte Vérité à géométrie variable. Ramener les musulmans sur le chemin véritable de l'islam, voir en celui-ci la légitimité unique de tout pouvoir temporel et spirituel pour les musulmans, enrôler les segments les plus larges de la société - à l'ULB, Frère Tariq invitait les musulmans à s'investir dans l'art et la culture -, anti-occidentalisme, etc. : quoi qu'il nie avec force en faire partie, sa vision d'une réforme politique et totalitaire de l'islam rejoint celle des Frères musulmans[5]. D'où il est permis à bon droit de s'interroger : Frère Tariq, quand nous mentez-vous ? Vendémiaire n°28
26.02.2008.

Notes

[1] T.RAMADAN Il faut sortir de ce cercle infernal - Le Soir - 06.02.2006

[2] A.HIRSI ALI Je suis une dissidente de l'islam - Le Monde - 16.02.2006.

[3] T.RAMADAN Appel international à un moratoire sur les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort dans le monde musulman - 18.03.2005 - www.tariqramadan.com/article.php3?id_article=258

[4] T.RAMADAN, M.CHEBEL, Y.SEDDIK Vivre ensemble exige le respect - Le Soir - 16-17.02.2008.

[5] Voir par exemple la Charte du Hamas, une des ailes de la confrérie en Palestine. www.palestinecenter.org/cpap/documents/charter.html

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