UPL
Par Michel Naudy
Mardi 3 juin 2008
article publié dans la lettre 51
Lien permanent vers cet article
Après s’être rapidement présenté, Michel Naudy nous livre donc le point de vue « de l’intérieur » d’un journaliste, principalement de télévision, qui a dû réfléchir et analyser sur son métier à la suite d’une mise au placard... ce qui lui fut salutaire pour prendre du recul.
Quel est l’objet du débat ?
Le journaliste se donne comme libre et l’information comme un droit. La liberté de la presse est inscrite dans les droits de l’Homme et du citoyen, plus exactement dans l’article 2 de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 qui donne le droit de parler, d’écrire et de publier librement. Il n’y a plus de censure préalable.
Mais l’orateur nous amène à réfléchir à partir de différents faits :
Un constat : cette liberté n’a de sens que par rapport au(x) pouvoir(s).
Les pouvoirs sont assimilés aux secrets (secret de l’instruction, secret d’Etat).Il n’y a pas que le pouvoir politique, le pouvoir économique aussi cultive la part d’ombre sur ses intérêts réels. Il faut que des institutions organisent des pratiques démocratiques.
Tout pouvoir a besoin d’une forme d’organisation du mensonge.
Le rôle du journaliste.
Un constat : la loi protége le silence et non la parole, quels que soient les pouvoirs politiques ou économiques.
Le rôle du journaliste est donc de lever, par intérêt social et collectif, un coin du voile.
Le journaliste n’est pas un chercheur de « vérité ». Son rôle est de permettre d’élucider le réel, d’être un « bon peleur d’oignon ».
Il est maintenant malheureusement devenu un serviteur du pouvoir.
Avant 1981
Il y avait un autre type d’instrumentalisation : de Gaulle considérait la télévision comme un prolongement des instituions étatiques.
En 1974, l’éclatement de l’ORTF entraîne l’évaluation de l’ensemble des journalistes par Giscard. Certains écartés et brisés.
Avec le recul, on peut considérer l’éclatement de l’ORTF comme une tentative de maîtriser la concurrence qui s’annonçait avec le secteur privé.
Depuis 1981
Une anecdote vécue par Naudy: en 1982, Baudis censure les termes de droite et gauche pour les remplacer par ceux de majorité et opposition ; au-delà d’un problème de vocabulaire, il y a une perte de sens évident.
De 1983 à 1985, c’est le tournant de la rigueur. A cette époque, la 5e, chaîne privée, « la télé champagne » est donnée, par Mitterrand et Lang, à Berlusconi …..qui est un soutien de l’époque du PS italien,. Il y a perte de contrôle de fait.
La création de Arte est plus un alibi pour excuser la médiocrité des autres chaînes et la logique entrepreneuriale qui se met en place.
La publicité devient de plus en plus prégnante dans la vie des médias.
La construction d’une grille de programme de service public ne se fait plus qu’en fonction de l’audience. La logique de service public n’est plus.
Dans le domaine de la presse écrite, un événement a été déterminant.
A l’automne 1994, Balladur était présenté comme élu. Le désaveu des urnes à cette prévision des journaux tels que Le Monde a entraîné une politique éditoriale qui vise à paraître impartial au détriment d’une réelle analyse, avec l’embauche de personnalités d’extrême gauche et de droite.
Les mécanismes de l’appareil d’asservissement de l’information
Ils s’appuient sur 4 ressorts
Dans une rédaction, il y a les seniors et il y a les soutiers (les pigistes 20%). Pour être intégrés, ils font tout pour ne pas déplaire au directeur.
La corruption est pernicieuse car inconsciente, et elle a tendance à se généraliser. Elle se fait rarement avec une enveloppe. Mais payer grassement un journaliste pour animer une conférence sur « la culture du petit pois dans le monde » ne le prédispose pas à la révolte. Prêter une superbe voiture de luxe neuve pour des essais dans un endroit idyllique peut gommer les défauts de la mécanique à tester.
A cela s’ajoute un niveau de connivence exceptionnel entre les journalistes politiques et le monde politique. Ils se côtoient dans le même monde exigu et fermé ; ils ont les mêmes goûts, les mêmes activités, les mêmes loisirs et…ils finissent même par se marier ensemble.
Il y a surqualification des journalistes (bac n). La sélection sociale fonctionne à plein et reproduit leurs intérêts de classe (de privilégiés). Enfin, on leur apprend dans des rédactions que la droite et la gauche, ça n’existe plus!
Pour comprendre le fonctionnement idéologique d’une rédaction, il faut se rappeler qu’en 1981, l’élection de Mitterrand a été un coup pour tous ces journalistes de l’époque.
Pour pallier de futurs changements, il leur a fallu se mettre en position de faire le grand écart sans trop de difficultés et donc. Rendre la transition acceptable nécessite de réduire l’amplitude des positions différentes. Ça donne ce que nous avons vu lors des discussions concernant le TCE : des partis pris idéologiques.
Le constat est donc sombre.
A l’instrumentalisation politique du gaullisme s’est ajouté la loi du marché. L’instrumentalisation insidieuse n’a jamais été aussi importante.
Quel a été le rôle des journalistes d’extrême gauche dans cette instrumentalisation ?
R : Au delà des apparences, l’individualisme forcené de 1968 a amené au libéralisme idéologique.
L’entrisme de l’appareil idéologique de l’Etat est impossible. Une petite dose de contradiction est noyée dans la masse, programmée très tard et finit par disparaître.
En rentrant dans ce système, on porte caution et on donne à croire qu’il y a un compromis possible, ou alors on finit par être phagocyté.
C’est ainsi que les journalistes communistes n’ont rien gardé de leur idéal gauche républicaine s’ils sont restés. Les ultragauches sont devenus caution d’un semblant de liberté de la presse.
Pourquoi cette absence de protestation des journalistes devant le système de flicage et la mise en place du plus grand réseau fasciste mondial ?
Dans les repères et le vocabulaire politique les notions de classes sociales et de luttes collectives se sont estompées ; la puissance d’analyse des images et des écrits ainsi que la numérisation permet le flicage de tout ce qui est écrit et échangé (programme Echelon, archivages des appels téléphoniques…). Pourquoi cette absence de réaction des journalistes ?
R : La fonction des journalistes n’est plus de révéler, mais de reproduire l’idéologie dominante.
Pour preuve que la profession est sinistrée, cette anecdote significative : 3 journalistes d’une promotion de 30 d’une école prestigieuse de journalisme voulaient être journalistes météo.
Que reste t’il comme journaux libres ? Politis, Marianne, Le monde diplomatique…..
Le Canard enchaîné, bien qu’indispensable, ne fait pas vraiment un journalisme d’investigation, mais de dénonciation. Quant à l’Humanité, c’est un journal de parti, qui ne fait donc pas partie de la liste ; c’est selon Lénine un « organisateur collectif » dans le but de faire la Révolution.
Comment interpréter les critiques de journaux de droite par Sarkozy?
Sarkozy a reçu les députés de l’UMP et s’est répandu en critiques en dénonçant des journaux comme les remplaçants de l’opposition. Surprise, car des journaux de droite sont cités ainsi que l’AFP qui pourtant donne la ligne.
R : pour comprendre, il faut se placer d’un point de vue centro-centriste que les média ont décidé d’adopter pour anticiper des changements. Ces journaux sont-ils en train d’anticiper le fiasco de Sarkozy ? Il est possible que ses soutiens les plus proches le lâchent, car il faut être bien avec les futurs remplaçants et les autres rivaux. C’est trivial comme le pouvoir et l’argent.
L’expression libre sur l’Internet n’est-elle pas une alternative ?
N’est-il pas surprenant que les médias n’aient pas plus anticipé l’importance de l’Internet ? Les échanges sur la toile ne sont-ils pas la preuve de la liberté d’expression du point de vue d’un citoyen ?
R : tous les journaux ont leur site, avec une technique permettant d’anticiper les futures possibilités de vendre de la pub.
La griserie de ce média Internet est le comble du narcissisme ; il n’y a pas de vérification des sources de l’information. Le média Internet sous-estime cet aspect critique.
Internet permet l’expression d’individus citoyens. Mais cela ne peut remplacer le métier de journaliste.
Comment un journaliste peut –il tenir une distance critique ?
Dans quelle mesure peut-on tenir la distance critique quand on est journaliste conscient des dangers et des enjeux ?
R : aucun journaliste ne s’accepte jamais comme « validateur d’idéologie dominante » et la sclérose est inévitable au fur et à mesure des années de métier. Ce sont les 15 ans de placard qui ont permis à MN de prendre du recul.
Pourquoi ne pas fixer une règle d’hygiène républicaine telle qu’il ne faut pas rester plus de 5 ans dans le même secteur ; et un vrai professionnel en est capable. Cette même règle devrait être appliquée aussi au politique : pas plus de 10 ans de mandat et retour à l’emploi, ce serait salutaire pour tous.
La crise du journalisme ne devrait-elle pas déboucher sur une prise de conscience par les journalistes ?
R : au contraire, la précarisation des journalistes les mène à rechercher la validation de la profession. C’est le même ressort dans toutes les professions où la précarisation gagne.
Le rapport de force au sein de la profession est tel que ne sont jamais mis en place des journalistes considérés comme peu fiables. Ensuite un journaliste en place intègre le rapport de force et est complètement dépendant de ses sources. Des nuances sont possibles, mais pas d’analyses contraires.
On aura beaucoup de mal à avoir une réforme sectorielle ; mais un travail de fond, un processus, un process est nécessaire. La démarche démocratique est indispensable pour sortir du cercle vicieux.
Exemple de la convention collective des journalistes : elle est récente avec une grille et des vraies qualifications correspondant aux métiers. Quand il a été question de prime d’objectifs, avec rémunération au mérite, la question a été : quel critère objectif prendre ? L’inavouable audience et la rentabilisation de la pub ?
Quel soutien de l’intérieur de la profession avec France 3 ?
R : Cette réforme se place dans une tentative de régionalisation à l’européenne avec des régions indépendantes de surface équivalente aux Länder allemands. Mais drainer les recettes au niveau régional est une manière de contraindre encore plus à la soumission aux pouvoirs locaux.
Depuis 1974, c’est la première fois qu’il y a une manif aussi importante de journalistes avec toutes les forces syndicales.
La recherche de scoop n’a-t-elle pas mis les médias au niveau d’Internet : spontanéité et absence de vérification des sources ?
R : un journaliste, aussi mauvais soit-il, sera moins mauvais qu’un non-journaliste. Les écoles de journalisme demeurent. Il n’y a pas de bons amateurs. C’est un vrai métier qui demande une vraie formation et une pensée critique.
Pourquoi cette crédulité devant la télévision ?
Pourquoi les téléspectateurs croient-ils toute information qui n’est pas de leur domaine d’intervention ?
R : la télévision ne crée rien, c’est un média suiviste. C’est un média d’accompagnement idéologique.
20 minutes de faits divers pour 10 minutes d’info est-ce acceptable ?
R : le fait divers, jouer sur la peur, les sentiments, ça a toujours été le ressort des médias. Mais la manière de traiter ces faits divers peut leur donner une charge sociale. Ainsi les articles d’Albert Londres sur les bagnes… La question est plutôt « à quoi ça sert ? ».
N’y a-t-il pas glissement du traitement égalitaire vers un traitement équitable de l’info ?
R : on n’a jamais été dans un traitement égalitaire. Les 20 minutes premières sont toujours à jeter quand on interviewe des gens qui ne maîtrisent pas la parole. Mais il est vrai que le journaliste prend la place du discours normatif.
Quel financement ?
La protestation des politiques contre la suppression des recettes publicitaires peut faire croire que c’est normal que le financement soit privé. Comment faire passer l’idée que à télévision publique, il faut un financement public ?
R : nous avons la redevance la plus faible d’Europe. Financement public pour la télévision publique, c’est la demande des syndicats. A périmètre constant, c’est la seule chose nécessaire…mais ce n’est pas suffisant. Car le mal est tellement profond qu’il faut avoir une politique prospective et ne pas penser qu’en terme de financement.
Alors une nouvelle charte du journalisme ?
Ne pas oublier la citation de Beaumarchais : « la liberté de la presse est celle sans laquelle les autres ne sont jamais acquises.
Transcription de Lucette GUIBERT
par Michel Naudy
voir tous ses articles