Articles

UPL

Kyoto et l'économie du carbone : le climat otage de la finance

Par Ufal Flash

article publié dans la lettre 49

Lien permanent vers cet article

Compte rendu de l’atelier animé par Aurélien BERNIER

De l’ignorance de l’environnement au développement durable

Les économies libérales et collectivistes se sont développées indépendamment de l’environnement jusqu’aux années 70. En 1972, le rapport du Club de Rome (" Les limites de la croissance ", réunissant économistes et intellectuels, a lancé le premier cri d’alarme : notre mode de développement est destructeur de la planète par l’appauvrissement effarant de la biodiversité, par l’accumulation des substances toxiques dans l’environnement et le corps humain, par l’épuisement des ressources naturelles (dont l’eau, indispensable à la vie et sans ressource de substitution), et, enfin, par le changement climatique dû à 95 % aux GES (gaz à effet de serre dont le principal est le CO2 émis par la combustion d’énergies fossiles servant aux déplacements et au chauffage).

En 1987, le rapport Brundtland, commandé par l’ONU, fait sienne la notion de développement durable, et le définit comme étant : " le développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ".
En réalité, ce rapport ne remet pas en cause ni la notion de croissance et ni son contenu, et induit en outre la croyance que le progrès technologique résoudra les problèmes environnementaux.
Ce concept apparaît ans un contexte de développement du néo-libéralisme : arrivée au pouvoir de Thatcher en 1979, Reagan en 1981 suivi de Bush, avènement de l’eurolibéralisme (Maastricht en 1992). " Il n’y a pas d’alternative (au libéralisme) " ; " L’Etat n’est pas la solution, l’Etat est le problème ".

Les capitalistes comprennent vite qu’il faut s’emparer des questions environnementales, afin de se donner une image " verte ", d’échapper à la réglementation. Il fallait donc infiltrer l’UE, l’ONU et les gouvernements. Ce qui a conduit à la création du WBCSD (conseil mondial des affaires pour le développement durable), de l’ERT (table ronde des industriels européens), et en France l’EpE (entreprises pour l’environnement). On a alors assisté à un maquillage de leurs rapports d’activité pour augmenter leurs profits en réalisant des économies (réduction des déchets, des consommations d’eau et d’énergie).

enfants.jpg

Autour de l'UPL

L’ère de l’écolo-libéralisme

A la fin des années 90, le développement durable ne suffisait plus : les inquiétudes environnementales croissaient, largement relayées comme étant une menace de grande ampleur.
Le GEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, créé en 1988), et la CCNUCC (convention-cadre des Nations-Unies pour le changement climatique, 1992), ont abouti au protocole de Kyoto en 1997. Celui-ci imposait un objectif essentiel : l’engagement à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Les pays développés (hors Etats-Unis et Australie, non signataires) devront réduire de 5, 2 % leurs émissions de GES, sur la base du niveau de 1990, durant la période d’application 2008-2012. Les pays en voie de développement ne sont pas concernés.
Or, les pays concernés représentent 40 % des émissions mondiales, les réductions d’émissions de GES atteignaient déjà 4, 8 %, ce qui veut dire que la contrainte se résume à 40 % de 5, 2 - 4, 8, soit 40 % de 0, 4 %, ce qui fait… 0, 16 % !
Pour atteindre cet objectif déjà réduit, des mécanismes de flexibilité ont été mis en place, portant sur les sites polluants rendant la contrainte sur les entreprises minimale. Il s’agit des permis d’émission négociables qui ont institué un marché mondial du carbone (le CO2 étant le GES principal).
Les engagements de réduction des émissions de CO2 des états dans le protocole de Kyoto déterminent le montant des droits d’émission de chaque état. Ensuite, les pays distribuent gratuitement ces droits aux entreprises concernées, et par secteurs d’activité, dans le cadre d’un plan national d’allocation des quotas (PNAQ), valable pour une période donnée. La seule obligation pour les entreprises est de restituer en fin de période exactement le même nombre de quotas que ceux qu’elle a reçus. Pour cela, les entreprises peuvent soit atteindre leurs objectifs de réduction physique de GES, soit acheter des droits sur le marché des quotas, soit investir dans un MDP (mécanisme de développement propre) : c’est un projet, réputé polluant en-dessous de la moyenne de référence du pays dans lequel il est réalisé, et qui donne donc droit à des quotas supplémentaires. C’est alors que la crise environnementale est pensée comme pouvant ré alimenter les marchés financiers, tout en continuant à faire de la croissance.

La " finance carbone " est née : on a donné un prix aux émissions de CO2. Le marché a tout d’abord fonctionné à la hausse, la tonne de carbone atteignant un prix de 30 € en 2005. Mais, à ce moment, la publication des bilans des entreprises a fait apparaître que trop de droits avaient été attribués par les états à l’origine, et a provoqué la chute soudaine du prix (-10€), puis une baisse continue jusqu’à 0, 02 € le 31 décembre 2007. Cependant, assis sur une spéculation à la hausse, de nombreux fonds ont été créés pour gérer les quotas, dont le seul objectif est la rentabilité de leurs placements. Il s’agissait d’investir dans des projets MDP situés dans des pays à faibles contraintes pour gagner des droits à bas coût que l’on revendra ensuite là où ils sont bien plus chers. Economiser une tonne de carbone coûte 80 € en Union Européenne, mais seulement 3€ en Chine, en Inde ou au Brésil ; on pourra revendre ensuite ces quotas aux environs de 20 €. La Banque Mondiale fait partie des principaux gestionnaires de ces fonds carbone, elle gère 1, 2 milliards de $, soit environ 25 % du marché. L’argent public est très présent sur ces marchés : 50 % des investissements proviennent de fonds des états.

Les travers des marchés financiers se sont déjà manifestés ; les produits dérivés ont fait leur apparition, et un rapport interne de l’ONU dénonce 20 % de MDP frauduleux. La société Rhodia, au bord du dépôt de bilan en 2003, a pu se sauver grâce à l’exploitation de la spéculation sur les quotas, mais au prix d’un accrochage du cours de son action au cours du CO2. Les entreprises de l’énergie (EDF…) tentent de conquérir le domaine économique de l’éolien : Areva s’est associé à la société indienne Suzlon pour acquérir REpower, le premier fabricant d’éoliennes allemand, conduisant à une valorisation boursière de cette entreprise égale à 100 fois son résultat d’exploitation, ce qui fait redouter l’apparition de bulles spéculatives dans les secteurs économiques liés à l’environnement.

L’aboutissement de la logique néo-libérale

Après les collectivités locales, incitées à acquérir elles aussi des quotas d’émission de CO2, c’est le citoyen lui-même qui devra faire partie du système. La Grande-Bretagne a rédigé un projet de loi allant dans ce sens. Doté d’un crédit annuel d’émissions de CO2 stocké sur une carte à puce appropriée, chaque citoyen majeur se verra débité de ses droits à l’occasion de ses achats d’énergie primaire (essence, fioul, gaz), et il pourra augmenter son compte en achetant des quotas au prix du marché. Le cadre vivant à la campagne et se chauffant au bois pourra alors vendre ses droits à l’employé à temps partiel qui a une vieille voiture peu économe et polluante. Dominique Voynet s’est déclarée favorable à ce dispositif, pourtant révélateur de l’injustice sociale inhérente à l’application de l’écolo-libéralisme.


Pour connaître les implications d’un objectif de réduction de moitié des émissions de GES d’ici à 2050, il faut utiliser la formule qui suit :

  • GES = GES / PIB x PIB / POP x POP

Le terme POP représente la population, que l’on estime multipliée par 1, 5 sur cette période.
Le ratio PIB / POP pourrait être multiplié par 4.
Il s’ensuit que le rapport GES / PIB, qui traduit la quantité de GES émis par unité de PIB, devrait être divisé par 12 (= 1 / (1, 5 x 4 x 2), ce qui est hors de portée des innovations technologiques.
Par conséquent, on ne pourra influer sur les émissions de GES qu’en intervenant sur la production et la consommation, qui en sont à 50 % responsables. C’est donc la logique de la mondialisation (production à l’endroit le moins cher de la planète, vente partout) que l’on doit remettre en cause.

Nous devons rechercher l’efficacité environnementale (le marché de CO2 n’a pas conduit à la réduction des émissions), dans le cadre d’une justice sociale, que l’on couplera avec la solidarité indispensable envers les pays en voie de développement (car l’impact sur l’environnement d’une tonne de CO2 émise en Chine est le même que celui d’une tonne émise en Europe).
Pour atteindre ces objectifs, il faudrait tout d’abord casser la logique libre-échangiste et le chantage aux délocalisations, puis recréer du pouvoir politique pour contraindre la finance et l’économie, ensuite impulser une nouvelle politique internationale sur des objectifs environnementaux ambitieux (dénoncer Kyoto, sortir de la bourse du carbone, rompre avec les politiques de l’UE en renforçant unilatéralement les engagements de réduction) ; enfin taxer les importations en fonction de leur contenu social et environnemental.
Une action politique est possible, par exemple en France, seulement 200 sites concentrent 86 % des émissions de GES.

Le débat qui a suivi

Christiane-Causse.jpg Christiane Causse (photo à gauche) :
La communauté scientifique sur valorise les données dont elle dispose sur le climat, preuves à l’appui compte tenu de sa longue expérience professionnelle.

Bernard-Teper.jpg Bernard Teper (photo à droite) :
Le libéralisme trouve des alliés au sein même de ceux qui sont censés le combattre, en s’infiltrant dans les combats menés par secteurs (par exemple l’écologie). L’UFAL, quant à elle, globalise les combats, ce qui ne l’empêchera pas de mener une campagne d’éducation populaire à partir de l’écologie pour démasquer les écolo-libéraux. L’UFAL est bien anti-capitaliste.

Lucette Guibert (photo ci-dessous) :
Un des moyens de lutter contre l’écolo-libéralisme est de montrer qu’il peut conduire à l’absurde. Lucette-Guibert.jpg

Aurélien Bernier :
Une preuve en est l’étude actuelle sur des OGM pouvant capter les GES. Les libéraux veulent reporter la responsabilité d’un comportement écologique sur l’individu, alors qu’il ne saurait y avoir d’écologie apolitisée.

Jacques Tolédano
Au 18e siècle, l’économie, le social et l’écologie étaient séparés. Actuellement, ils sont traités aussi indépendamment les uns des autres, mais leur importance relative varie en fonction de celui qui en parle. A L’UFAL, il nous faut agir sur le terrain commun aux trois. Les contraintes environnementales doivent être définies par une société civile, et soumises à évaluation, le tout démocratiquement.

Aurélien Bernier :
Le bien-être social est le plus important, et il doit être transmissible aux autres générations. L’économie doit être au service du social, et préserver l’environnement : il faut donc hiérarchiser les priorités.

Guillaume Campioni Guillaume Campioni (photo à gauche) :
Il ne doit pas avoir de hiérarchie entre social et écologie posée " a priori ". Car cet état est alors accepté comme une évidence, or il doit être le résultat d’un questionnement permanent pour toujours garder en tête la capacité de réévaluer une situation. Donc une question à ne jamais évincer est : " De quel droit pouvons-nous toucher à la nature ? ". C’est le questionnement en amont qui doit être effectué en premier. Et par exemple, la question n’est pas : " Comment faire des OGM avec précaution ? ", mais " A t-on le droit de faire de l’OGM ? ". Il n’y a que dans cette réflexion que l’on ne devient pas un imbécile qui reproduit une pensée totalisante. Toute démarche doit être évaluée pour être fondée et éviter des écueils (qui furent nombreux pour ces raisons-là).
Le GIEC confronte régulièrement les résultats scientifiques qu’il collecte, et les débats contradictoires y sont constructifs.

Raphaël Favier :
La tricherie affecte 20 à 25 % des résultats scientifiques, par suite de la présence de corruption. La communauté scientifique s’organise pour y faire face au moyen de comités d’éthique. En effet, le capitalisme est comme une pieuvre qui déroule un de ses tentacules pour se saisir d’un secteur d’activité, mais elle garde les autres en réserve. C’est un modèle parfait de non fonctionnement d’un modèle, c’est une non pensée. Nos moyens de lutte sont la réflexion théorique (pour débusquer les tentacules cachés), l’émancipation personnelle aboutissant à l’émancipation collective, toutes deux indispensables à la transformation sociale.

Thierry Kopernik :
Le développement des circuits courts de distribution va dans le sens de lutte contre le capitalisme mondialisé. Les savoir-faire locaux ne doivent pas être livrés à la grande distribution.

Aurélien Bernier :
Une autre preuve de l’absurde capitaliste est la demande de la Russie d’instauration d’un marché de l’oxygène sur le modèle de celui du CO2, compte tenu de la surface des forêts sibériennes.

Bernard Teper :
Les assemblées de militants ne sont pas en mesure de régler les controverses scientifiques, ce qui doit rester du ressort de la communauté scientifique internationale. Le capitalisme veut circonscrire au niveau local les questions globales, sous couvert de respect des identités.

Christiane Causse :
Elle reprend les critiques qui lui ont été adressées en soulignant l’importance du travail de terrain par rapport aux modélisateurs qui occupent les médias.

Bernard Teper :
Le modèle de né-protectionnisme altruiste de Jacques Sapir consiste à imposer, dans les échanges entre deux pays, une taxe définie en fonction de leur différentiel social et écologique. Le produit de la taxe revient au pays le plus défavorisé (le système actuel fait le contraire) pour améliorer sa situation sociale et écologique. Quand ce différentiel est nul, là seulement intervient le libre échange.

Michel Canet :
Le capitalisme envahit l’écologie par la publicité (Areva). La situation sociale se dégrade, et les plus défavorisés, isolés, n’ont donc comme recours que d’accepter l’aide des communautaristes, l’état étant absent.

Jacques Toledano :
Le développement durable et l’environnement sont inséparables. L’ONU a mis en place un Conseil Mondial du Développement Durable, qui fonctionne par conventions signées par les états. Ceux-ci doivent lui rendre compte de leurs stratégies nationales de développement durable (cela existe en France). Tout Agenda 21, non lié à cette stratégie, ne sert à rien. Cependant, on peut en décliner localement sur un thème très fort pour la zone concernée. Il faut relier le local au global : le " Glocal "

Aurélien Bernier :
Aucune stratégie de développement durable ne sera efficace si on ne reprend pas un contrôle politique de l’économie. L’" arnaque " actuelle consiste à faire croire qu’on arrivera à un consensus en mettant autour de la table des personnes ayant des intérêts contradictoires, car le rapport de forces actuel favorisera toujours l’économique. Il faut donc s’orienter vers des ruptures franches pour casser le système des multinationales qui pèsent sur la politique en s’infiltrant dans les instances décisionnelles (UE, ONU…). Le débat sur l’environnement permet de soulever ces questions. Il faut passer d’une logique de concurrence à une logique de coopération. Le libéralisme nous emmène dans le mur.


CR fait par Evelyne Bigou et Pascal Barrère - UFAL de Pau (64)

par Ufal Flash
voir tous ses articles

Rubriques liées

Abonnez-vous à notre lettre d'information, et recevez régulièrement les actualités de nos différents médias : dates de l'agenda, communiqués de presse, extraits d'articles.

communiqués de presse

voir tous les communiqués

agenda aucun tous

UFAL (agenda général)
Agir UFAL
La Revue Laïque et Féministe
UFAL école
UFAL Développement Durable
Ufal Santé Protection Sociale