Ecole
Par Le Secrétariat national de l'UFAL
Mardi 21 juillet 2009
article publié dans la lettre 86
Lien permanent vers cet article
La direction politique de la France est de plus en plus laxiste dans l'application des principes républicains et notamment celui de la laïcité. Dans plusieurs coins de France (Val-de-Marne, Drôme, Ardèche, Bouches-du-Rhône, etc.), l'administration du ministère de l'Education nationale prend comme salles d'examens des lycées privés confessionnels alors qu'il existe des salles non utilisés dans les lycées publics et laisse les signes religieux à l'intérieur des salles d'examens. Dans la plupart des cas, devant les récriminations des enseignants, il remplace les enseignants considérant que l'opinion des enseignants n'est pas suffisamment post-moderne! Dans un seul cas, celui des Bouches-du-Rhône, l'administration a respecté la loi et a fait retirer les signes religieux dans les salles d'examens des lycées privés confessionnels.
Eh bien, non, la laïcité n'est pas une opinion, c'est un principe constitutif de la République permettant le plus haut niveau de libertés dans le vivre ensemble.
C'est pour cela que l'UFAL a adressé un communiqué de presse immédiatement repris par l'AFP et plusieurs médias et que nous allons avec les enseignants considérés organiser une campagne d'éducation populaire laïque tournée vers l'action.
Nous avons déjà rencontré tous les enseignants qui nous ont fait l'amitié de nous contacter à commencer par celles qui ont démarré cette affaire sur le plan médiatique.
Nous allons organiser cette campagne avec notre stratégie à front large, comme à l'accoutumée, avec les organisations ou parties des organisations qui souhaiteront s'y impliquer.
Nous devons rencontrer des responsables laïques du SNES avec les enseignants laïques qui nous ont contacté sur cette affaire.
Tous les enseignants et organisations qui voudront y participer seront accueillis dans le collectif que nous allons créer. Pour tout contact, joindre ufalsiege@ufal.org ou 01 46 27 09 25 pendant les heures de bureau.
Une réunion aura lieu à la rentrée avec tous ceux qui souhaiteront être associés à cette campagne.
A bientôt donc,
Le Secrétariat national de l'UFAL
Les épreuves du baccalauréat viennent de s’achever. Cette année, elles se sont déroulées pour nous au lycée Saint-André de Choisy-le-Roi. Enseignantes de Lettres dans des lycées publics de Seine-et-Marne, nous ne nous connaissions pas avant d’être convoquées en tant qu’examinatrices dans ce lycée privé catholique.
On peut s’étonner qu’un examen national conduisant à un diplôme délivré par la république française laïque se déroule ailleurs que dans un lycée public. Il faut savoir que depuis plusieurs années, manquant de locaux, l’Etat fait appel à des établissements privés sous contrat car ce statut leur donne une mission de service public. A ce titre, ils accueillent des candidats et des examinateurs venant, pour la plupart, d’établissements publics et doivent respecter les règles permettant le bon déroulement des épreuves, notamment la neutralité du cadre de l’examen.
Aussi avons-nous été surprises de découvrir d’imposantes croix dans les salles d’interrogation et dans les couloirs où devaient attendre les candidats. Sans nous concerter et pensant à un simple oubli, nous avons, chacune de notre côté, demandé au directeur de l’établissement d’enlever ces signes religieux, comme cela se fait habituellement. Il a refusé. Nous avons alors demandé à notre administration de nous donner des instructions officielles. Mais le service inter-académique des examens (SIEC), qui gère le baccalauréat, a avoué sa méconnaissance de la réglementation en vigueur à ce sujet et a refusé de nous donner des consignes écrites. Contournant la difficulté, il a demandé à chacune de partir et nous avons été remplacées en cours d’épreuve.
Pourtant nous ne faisions rien d’autre que de nous alarmer de la mise en péril d’un principe fondateur de notre école républicaine : la laïcité. Dans un Etat laïque tel que la France, peut-on accepter que les candidats de tous horizons qui présentent l’examen national du baccalauréat en passent les épreuves dans des locaux arborant ostensiblement des signes religieux ? La réponse est : non.
Tout centre d’examen doit remplir sa mission de service public en respectant l’égalité de traitement des candidats et la neutralité. Comment ne pas voir que le marquage confessionnel d’une salle d’examen nuit à l’une comme à l’autre ? Où est la neutralité dans un lieu qui ne respecte pas la laïcité ? Où est l’égalité quand certains candidats sont interrogés dans des salles vierges de toute marques religieuses tandis que d’autres se présentent sous une croix ? Où est l’égalité, au sein d’un même centre d’examen, entre des élèves qui partagent les croyances affichées sur tous les murs du lycée et ceux qui ne les partagent pas ?
On pourrait objecter que ce n’est pas si grave, que les élèves n’ont certainement rien remarqué. En somme, ce serait beaucoup de bruit pour rien. Comme Stéphane Kesler, directeur du SIEC, on pourrait avoir « de vrais doutes sur la gêne occasionnée pour les candidats » : est-ce si gênant que des élèves du public à qui on a expliqué tout au long de leur scolarité que l’État qui allait leur délivrer le baccalauréat était un État laïque se troublent d’en passer les épreuves dans des salles d’examen ornées de signes religieux ? est-ce si gênant que des professeurs renoncent à des questions qu’ils auraient posées dans un contexte neutre, de crainte que l’élève n’adapte sa réponse à ce qu’il peut croire être les convictions confessionnelles de son examinateur ? est-ce si gênant d’expliquer l’anticléricalisme voltairien et d’analyser sa critique de l’Église à l’ombre d’un crucifix ?
Peut-être pourrait-on retourner la question : est-ce si gênant, lorsqu’on organise des épreuves du baccalauréat, de retirer, avec tous les égards nécessaires, les signes religieux des salles d’examen ?
En tout état de cause, il faut absolument éviter ce scandale de remplacer des examinateurs lorsqu’ils soupçonnent que les conditions normales des épreuves ne sont pas respectées, pendant que l’Administration se réfugie dans le mutisme. C’est pourquoi nous réclamons que des mesures claires soient prises avant la prochaine session du baccalauréat et que seuls les établissements acceptant réellement de se conformer aux règles du service public puissent désormais être centres d’examen.
Claire Bottineau-Sicard et Orane Wyplosz, professeurs de Lettres Modernes.
Lognes, le 29 juin 2009.
A l’attention de Monsieur le Recteur de l’Académie de Créteil
Sous couvert de Monsieur X, Proviseur du Lycée O...
Copie aux Inspecteurs Académiques de Lettres
Monsieur le Recteur,
J’ai été convoquée au centre d’examen du lycée Saint-André à Choisy-le-Roi, établissement privé catholique sous contrat, afin d’y faire passer l’épreuve anticipée de français.
Le jour de notre réunion de concertation précédant les oraux, nous avons demandé si les signes religieux qui se trouvaient dans les couloirs et les salles de classes destinés aux oraux seraient retirés pendant la durée des examens. Notre modératrice, Madame Y, nous a répondu qu’il nous suffirait de le demander au directeur au moment des examens.
Le lendemain, jeudi 25 juin, j’ai constaté à 8 heures que ces signes n’avaient pas été retirés. Soucieuse de ne pas retarder ni de perturber le bon déroulement des oraux, je me suis contentée de retirer l’imposante croix qui se trouvait placée en évidence sur le mur de la salle de classe qui m’était affectée.
J’ai fait passer mes élèves de la journée, comptant demander le lendemain à la direction de bien vouloir retirer les autres croix disposées dans les couloirs et dans les autres salles d’examen, car je pensais qu’il s’agissait d’un simple oubli de sa part.
A ce moment, je n’ai pas été informée de l’incident auquel a été confrontée ma collègue, Madame Z, dont je joins la lettre qui en fait le récit.
Le lendemain vendredi 26 juin, ayant demandé à mon arrivée à 8 heures que les signes religieux soient retirés, je me suis vue opposer un refus très ferme de la part de Monsieur W, directeur du centre d’examen.
Je lui ai alors adressé un courrier qu’il a faxé au SIEC, lui demandant de bien vouloir nous répondre par écrit, et ce d’ici la fin de la journée, au sujet de la présence de ces signes religieux. Je souhaitais un engagement écrit de sa part, quelle que soit sa réponse. Ce courrier que je joins, a été signé par six examinateurs sur les huit présents, incluant notre modératrice. J’ai précisé que la réponse devait nous parvenir avant la fin de la journée afin de laisser le temps au directeur du centre d’examen et au SIEC de prendre des dispositions pour des remplacements éventuels, comme cela s’était produit la veille. Je souhaitais en effet, encore une fois, ne pas perturber le bon déroulement des examens.
En fin de journée, sans réponse, je me suis permise de contacter le SIEC. Le directeur, Monsieur T, m’a alors confirmé qu’il ne souhaitait pas non plus me répondre par écrit, ni demander au directeur du lycée Saint-André d’enlever les croix des salles d’examen.
Je rappelle que notre demande ne portait bien évidemment pas sur l’ensemble des locaux de l’établissement, qui présentent un portrait de Benoît XVI ainsi que de multiples représentations de la Vierge, mais uniquement sur le lieu d’examen, les salles de classes où se déroulent les oraux et les couloirs où attendent les élèves. Et cela uniquement pour la durée des épreuves.
Ces emblèmes religieux, qui ne préservent pas la neutralité du centre d’examen, perturbent autant les enseignants que les candidats, dont une majorité vient d’établissements laïcs, et dont certains peuvent être de confessions différentes.
J’ai en effet entendu des élèves, pendant qu’ils attendaient dans les couloirs, s’étonner et se plaindre à ce sujet, ne comprenant pas qu’on acceptait les signes religieux dans leur centre d’examen alors qu’ils étaient interdits dans leur lycée. Ces conversations me sont apparues préoccupantes et dommageables pour les candidats, parce que de nature à les perturber.
En outre cette présence de signes religieux ostentatoires perturbe jusqu’au contenu de l’évaluation. Je m’associe en cela à ma collègue Madame Z, qui dit s’être sentie obligée de se censurer sur une question concernant l’adresse à Dieu dans un extrait des Confessions de Rousseau.
En effet, les listes de textes du Baccalauréat de français comportent presque toutes une séquence sur le siècle des Lumières, l’un des courants littéraires proposés au choix des professeurs. Or la présence d’objets religieux peut influencer la réflexion des candidats quand il s’agit par exemple d’expliquer un texte de Voltaire. C’est ce qui s’est produit tandis que j’interrogeais un élève sur le chapitre six de Candide, qui est une critique de l’Inquisition. Tout comme ma collègue, je me suis alors empêchée de poser certaines questions sur le sens et la fonction du texte qui avaient échappé au candidat, car elles auraient porté sur l’histoire de l’Église. J’ai alors craint que le contexte ostensiblement catholique du centre d’examen n’empêche l’élève de répondre, et ne le pénalise. Et je me suis demandé si son silence à ce sujet n’était pas dû, justement, à ce contexte !
A ma grande surprise, le directeur du SIEC m’a aussi affirmé que par exemple une élève voilée pouvait se présenter aux examens et que les enseignants étaient tenus de l’accepter. Que ferait un examinateur se trouvant dans l’éventualité d’interroger une élève voilée sur l’anticléricalisme de Voltaire dans une pièce exposant une croix catholique ?
Durant ces deux journées d’oraux, je me suis trouvée dans une position très inconfortable puisque, sans avoir pu obtenir aucune directive officielle, je me voyais contrainte d’enfreindre la loi et de bafouer les principes de notre école républicaine et laïque.
Certaines examinatrices de mon jury ont, quant à elles, pris la liberté de décrocher les croix de leurs salles d’examen afin de poursuivre les oraux. Madame U tient à ce que je cite son témoignage. Faire passer un oral de français dans un lieu présentant un signe religieux ostensible n’est pas tolérable de son point de vue, elle dit ne pas vouloir transiger sur ce point et souhaite ne plus être affectée dans ce type d’établissement à l’avenir.
Aujourd’hui lundi 29 juin, en arrivant au lycée à 8 heures, j’ai fait savoir au SIEC que j’attendais une directive écrite me demandant de poursuivre les interrogations en me confirmant la légalité du déroulement des épreuves dans ce contexte religieux, et ce d’ici la fin de la journée. Dans le cas d’une absence de réponse, j’ai demandé à être remplacée comme l’a été ma collègue.
Par ce délai j’ai souhaité à nouveau ne pas perturber le bon déroulement des épreuves de la journée, ainsi que permettre au directeur du centre d’avoir le temps d’organiser mon éventuel remplacement.
Monsieur W m’a alors convoquée en présence de notre modératrice Madame Monique Y, pour me transmettre oralement la réponse de Monsieur T, à savoir que je n’obtiendrais jamais aucune réponse écrite de sa part. Il m’a alors demandé de ne pas assurer les oraux de ce jour si je ne souhaitais pas les assurer jusqu’à la fin du Baccalauréat. En effet, ils avaient déjà trouvé plusieurs remplaçants.
Il m’a été impossible d’obtenir aucun document écrit stipulant ce congé ou annonçant mon remplacement. A l’heure actuelle, je me tiens bien évidemment à la disposition du SIEC pour être affectée dans un autre établissement, puisqu’il n’a jamais été question pour moi d’abandonner mon poste.
Je souhaite à présent être informée de la position du rectorat, puisque qu’en tant qu’examinateur du Baccalauréat, je n’ai reçu aucune consigne du ministère sur cette question du non-respect de la laïcité au moment de notre examen national.
Je me permets de solliciter votre soutien pour le respect de la laïcité de l’Ecole de la République, en vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien porter à ma demande.
Veuillez agréer, Monsieur le Recteur, l’expression de ma haute considération.
Madame A
Professeur certifié de Lettres Modernes
Lycée O...
Sous couvert du proviseur du lycée P...
- Courrier adressé à Madame Monique Y, modératrice du jury 9471 du lycée Saint-André, Choisy-le-Roi
- Copie au chef de centre du SIEC
- Copie aux IPR de Lettres
le 25 juin 2009
Chère Madame,
comme vous le savez, j'étais convoquée cette année au lycée Saint-André de Choisy-le-Roi, établissement privé catholique sous contrat, pour les épreuves de l'EAF dans le jury 9471. Lors de la réunion d'entente des professeurs de Lettres mercredi matin, j'ai constaté que toutes les salles étaient ornées de croix de bois, bien en évidence près du tableau. Je vous ai demandé s'il serait possible de faire retirer ces signes religieux au moment de l'interrogation des élèves. Vous m'avez indiqué qu'il me suffirait de faire état de ma requête le lendemain à la direction de l’établissement. J'avais par ailleurs en tête l'exemple de collègues confrontés au même type de situation dans d'autres établissements catholiques qui avaient obtenu sans aucune difficulté ce retrait. Je ne me suis donc pas inquiétée.
Arrivée le jeudi 25 juin à 9 h 45 pour mes oraux, qui débutaient à 10 heures, j'ai immédiatement fait ma demande. Il m'a alors été opposé un refus catégorique par le directoire de l'établissement (Monsieur W et Madame B). J'ai essayé d'expliquer qu'il ne s'agissait nullement pour moi de remettre en question les convictions religieuses de mes interlocuteurs et les pratiques confessionnelles du lycée, mais qu'il me semblait qu'un centre d'examen national, organisant des épreuves pour un diplôme délivré par un État laïque se devait de respecter une forme de neutralité en matière religieuse. Je ne demandais ni que l'on décroche la photographie du pape située dans l'entrée du lycée, ni que l'on cache la vierge de la cour de récréation traversée par les candidats (pour la plupart scolarisés dans des établissements publics) ni même que l'on retire les croix placées dans les couloirs, mais simplement celle qui se trouvait dans mon dos (donc face au candidat), à gauche du tableau. Rien n'y a fait. On m'a assuré que depuis des années personne ne s'était plaint, que l'établissement accueillait en son sein des élèves et des personnels de confessions diverses (ce qui était parfaitement hors sujet) et que dans ces conditions on ne saurait accéder à ma demande, que j’avais pourtant formulée avec égards et courtoisie. Heurtée par la sécheresse de mes interlocuteurs, j'ai un instant menacé de ne pas prendre d'élèves dans ces conditions. Je me suis toutefois ravisée, parce que j'étais surprise et déstabilisée par la radicalité de la réaction du directoire de l’établissement, et, surtout parce que j'ai pensé à ne pas retarder davantage l'oral des trois élèves que je devais interroger dans la matinée. J'ai donc pris mon poste, tout en étant très mal à l'aise (je me suis même interdit une question d'entretien sur le destinataire divin de Rousseau dans la première page des Confessions : l'élève interrogée ne pouvait savoir que j'étais un professeur du public et le contexte catholique très prégnant aurait "coloré" un peu trop vivement la discussion).
Alors que je m'apprêtais à interroger ma deuxième candidate (donc vers 11 heures), Madame B et l'un de ses collaborateurs se sont présentés dans la salle pour me parler : ils avaient contacté le SIEC qui, disaient-ils, leur donnait raison. La croix ne serait en aucun cas retirée. La directrice m'a expliqué que l'autre directeur m'avait parlé un peu sèchement car il s'agissait pour lui d'un sujet sensible (j'ai répliqué que tel était aussi le cas pour moi) et m'a assuré une nouvelle fois de la tolérance religieuse de l'établissement (que je n’avais à aucun moment mise en cause) en me désignant son silencieux subalterne, qui semblait n'avoir été conduit dans cette salle que pour servir de vivant argument, étant d'origine arabe. J'ai souligné que je n'étais personnellement pas capable de déterminer la confession d'une personne à l'examen de son visage...
J'ai achevé ma matinée et, à l'heure du déjeuner, un de mes collègues d'Histoire, qui a eu la gentillesse de rapporter mes mésaventures au SNES, dont il fait partie. A 13 heures, après avoir interrogé des collègues au fait des règles et des pratiques en la matière, il m'a conseillé d’adopter une position ferme : soit la croix était retirée, soit je ne prenais pas les élèves. Pendant ce temps la déléguée du SNES contactée prenait langue avec le SIEC et demandait à ce qu'on joigne l'établissement pour lui indiquer qu'il fallait bel et bien accéder à ma requête (la jurisprudence en la matière semblant parfaitement établie).
A 13 h 40 je me trouvai donc dans le hall du bâtiment où se déroulaient les oraux et expliquai au directoire du lycée ma position. Madame B proposa alors de joindre à son tour le SIEC pour vérifier la validité de mes informations. A ce moment, je croyais encore (naïvement) que dès que serait donnée une réponse officielle aux deux directeurs, ils reculeraient et que les examens de l'après-midi pourraient se dérouler dans des conditions normales. Je proposai d'attendre dans la salle d'interrogation que l'on vienne m'informer de la décision finale. Les premiers élèves de l'après-midi se trouvaient déjà devant ma porte. Je leur expliquai que, pour un "petit problème d'organisation" je ne les prendrais pas immédiatement et que nous aurions même, peut-être, un peu de retard. L'attente a en réalité duré près d'une heure trente. Je me suis à plusieurs reprises enquise des progrès de la situation auprès d'une apparitrice. Il semblait que la directrice multipliait fax et coups de téléphone au SIEC.
A 15 heures, Madame B m'a affirmé que le chef de centre du SIEC lui donnait raison (alors que le SNES m'affirmait le contraire). Elle avait organisé mon remplacement et me demandait d'écrire une lettre à faxer au chef de centre expliquant ma défection. J'ai été conduite dans une salle où j'ai composé un courrier à la va-vite, courrier relu par la directrice qui m'a assuré que l'établissement donnerait "sa propre version" (ce dont je ne doute pas une seconde). J'ai rendu les descriptifs en ma possession (je n'avais pris que les deux qui m'étaient nécessaires pour la journée) et mes bordereaux d'interrogation. La directrice m'a demandé si j'avais également mon paquet de copies. J'ai manifesté ma surprise – corriger des copies d'écrit ne me posait en effet pas le même type de problème. J'ai compris qu'elle supposait que j'avais trouvé un moyen procédurier d'échapper à mes obligations de service, ce qui n'était nullement le cas. Il devait lui sembler incongru qu'un professeur de la République tienne autant au respect de la laïcité que le directoire de l'établissement à la présence constante d'une croix dans chaque salle.
Une brève conversation a ensuite eu lieu, dont je donne en substance la teneur : mon attitude mettait dans l'embarras une collègue déjà convoquée et qui prenait mes élèves au pied levé le lendemain, les professeurs déjà présents qui devaient se répartir mes cinq candidats de l'après-midi et les élèves eux-mêmes. Pour Madame B, le "bien" de ces derniers devaient passer avant tout : un examen est source d'angoisse et je rajoutais une pression supplémentaire sur leurs épaules. Elle a évoqué avec un certain embarras une année précédente où elle avait reçu des candidats d'un "établissement de confession israélite" (sic) portant la kippa (j'ai soufflé ce mot, qui ne venait pas naturellement à ses lèvres) : elle n’avait pas demandé à ce que ce signe religieux soit ôté... En somme j'étais la seule cause de l'incident alors même que j'avais eu à cœur de respecter le lieu et les personnels en demandant l'autorisation de retirer la croix. Je n’avais en effet pas souhaité l’ôter moi-même et la cacher dans un coin de salle, pour ne pas risquer de heurter la sensibilité religieuse du personnel de l’établissement. Je tiens également à réaffirmer, puisque Madame B a paru mettre en doute la probité de mes motivations, que j'aurais sans difficulté effectué mon travail si on m'avait permis de le faire dans le respect des règles de la laïcité.
A 15 h 30 je me trouvais donc hors de l'établissement, sans avoir eu la possibilité de vous informer directement et de dialoguer avec vous et mes collègues du jury 9471.
Je suis particulièrement choquée par cet incident que je n’imaginais pas encore possible en 2009 dans l’État laïque qu’est la France et il me paraît très inquiétant que l’on confie depuis plusieurs années l’organisation des épreuves nationales du baccalauréat à un établissement dont la politique est si contraire à la législation en vigueur.
Je vous prie, chère Madame, de croire en mon profond dépit et de bien vouloir agréer mes respectueuses salutations,
Madame Z
Agrégée de Lettres Modernes
Lycée P...
Sous couvert du proviseur du lycée P...
- au directeur du SIEC
- copie adressée à M. le Recteur de l’Académie de Créteil
Le 30 juin 2009
Cher Monsieur,
je viens de prendre connaissance des propos que vous avez tenus au journaliste de l'AFP qui vous a interrogé sur les problèmes rencontrés dans le centre d'examen du Lycée Saint-André de Choisy-le-Roi et qui sont répercutés ce matin dans de nombreux organes de presse. Je souhaiterais éclaircir certains points et, surtout, revenir sur certaines de vos assertions inexactes que, j'ose l'espérer, vous aurez à coeur de démentir pour un débat serein :
- J'ai certes reconnu dans la dernière phrase de l'article une formule que j'ai employée dans la lettre qui vous a été faxée le jeudi 25 juin, celle de "droit de retrait", malvenue dans la mesure où elle a une portée juridique qui n'était pas appropriée en la circonstance. J'attire toutefois votre attention d'une part sur le fait que je ne suis pas juriste de profession (ce qui explique ma maladresse) et d'autre part sur les conditions dans lesquelles j'ai dû rédiger cette lettre, sur un coin de table, à la va-vite, sous le regard réprobateur de Madame B, directrice de l'établissement, et dans une atmosphère à couper au couteau. Je n'ai pas eu la possibilité de trouver les mots les plus justes pour caractériser cette situation et n'ai donné qu'un sens courant aux termes de cette expression. En tout état de cause, je pense que c'est là la seule inexactitude que vous pouvez trouver dans les compte-rendus écrits que je vous ai transmis par voie hiérarchique. Il n'en va pas de même dans votre intervention, qui constitue pour ma collègue Madame A et pour moi l’unique trace écrite que vous ayez bien voulu accorder au sujet de cette malheureuse affaire.
- Plus grave en effet m'apparaît cette première phrase citée dans votre témoignage : vous dites, semble-t-il, que Madame A et moi-même ne nous sommes pas présentées au lycée. En l'occurrence l'inexactitude frôle ici la diffamation. Pour mémoire, je vous indique que je me suis bien présentée le jeudi 25 au matin, que j'ai procédé à l'interrogation des élèves prévus, qu'à mon retour à 13 h 30 j'ai posé comme condition le décrochage de la croix ornant ma salle (et exclusivement cela) à la poursuite de mes interrogations. Il aurait suffi de consignes claires de votre part au directoire de l'établissement (ce que, je l'avoue, j'étais persuadée que vous feriez), concordant d'ailleurs avec les pratiques communément admises dans de nombreux établissements privés organisant le baccalauréat, pour que je puisse continuer à examiner les candidats. Mais lorsque Mme Jacquot est revenue vers moi, ce fut pour me signaler que j'étais remplacée. Il a fallu que je manifeste ma surprise pour qu'elle renonce à me retirer également mon paquet de copies. Je me suis vue, purement et simplement, mise à la porte de l'établissement. Cela n'est pas ce que j'appelle "ne pas se présenter".
La mésaventure de Madame A va dans le même sens : je peux apporter des preuves écrites, ayant conservé nos échanges de mails du week-end à l'appui du courrier qu'elle vous a adressé hier par voie hiérarchique, que cette enseignante, soucieuse de ne pas perturber le déroulement des épreuves, avait décidé d'interroger les candidats de la journée mais réclamait des instructions écrites de votre part afin que la situation soit clarifiée. Vous avez refusé ces éclaircissements. Dès son arrivée, cette collègue s'est vue mise en demeure d'accepter la situation ou d'être remplacée, les modalités de son éviction ayant d'ores et déjà été préparées, ce dont la modératrice du groupe, présente à ce moment, peut témoigner.
- Enfin vous dites avoir de "vrais doutes sur la gêne occasionnée pour les candidats" : il ne s'agit pas ici de retard de train, mais de procédés fragilisant l'égalité de traitement entre les candidats. Ceux-ci, en effet, peuvent se sentir obligés d'adapter leur analyse d'un texte en fonction de ce qu'ils peuvent croire être les convictions personnelles de leur examinateur derrière lequel se trouve un signe religieux clair. Que dire de cette élève, interrogée par ma collègue, qui a passé les 20 minutes de son interrogation à exhiber le crucifix qu'elle portait au cou, comme pour établir une forme de connivence avec le professeur ? En tout état de cause, on ne peut considérer que la pression exercée par ce contexte sur les élèves est indifférente et sans conséquence. Les discours, les attitudes ne peuvent manquer d'en être influencés, d'une façon ou d'une autre. En outre il faut mesurer la déstabilisation que constitue ce cadre d'interrogation, au moment de présenter l'examen qui sanctionne la fin des études secondaires, pour des élèves issus de l'enseignement public, à qui on n'a cessé de répéter tout au long de leur scolarité que les convictions religieuses relevaient de la sphère privée et n'avaient pas leur place dans la sphère publique de l’école.
Le fait est que ma collègue et moi avons eu le sentiment que le cadre dans lequel on nous demandait de procéder à l'examen ne respectait pas la législation en vigueur concernant l’égalité de traitement des candidats d’une part, la laïcité d’autre part. Cette analyse est d'ailleurs partagée par nombre d'élèves et de parents d'élèves qui se sont émus que les épreuves d’un examen de la République laïque se déroulent dans des salles arborant des signes confessionnels ostentatoires. Notre impression première s'est trouvée confortée par l'opacité de la position du SIEC en la matière. En effet, soit notre analyse était erronée et l'on pouvait nous opposer une réglementation spécifiant sans ambiguïté que nous ne nous rendions pas coupable de complicité d'une infraction à la législation en vigueur, et il suffisait alors de nous l'indiquer simplement, sans manifester de crainte à délivrer des instructions écrites, pour que nous poursuivions notre travail ; soit l'établissement se refusant à retirer les croix des salles d'examen enfreignaient les principe de l’égalité de traitement des candidats et de la laïcité et c'est à son directoire qu'il fallait rappeler le cadre légal afin que nous puissions poursuivre sans difficulté nos interrogations. Dans les deux cas de figure, nous n'aurions pas été obligées de renoncer à interroger les élèves. Or vous avez choisi de ne pas trancher et de "régler le problème" en nous remplaçant. Nous ne saurions, dans ces conditions, être tenues responsables de la défection à laquelle vous nous avez contraintes.
L'organisation d'un examen me paraît devoir se faire dans un cadre juridique transparent et stable afin, précisément, d'éviter toute perturbation. Ce qui nous est apparu comme choquant en l'occurrence c'est la situation d'instabilité juridique dans laquelle le SIEC a accepté d'organiser le baccalauréat cette année, laissant les examinateurs se "débrouiller" et assumer seuls le "vide juridique" que vous évoquez dans votre entretien : nous connaissons tous les principes laïques inscrits dans notre Constitution et la façon dont nous devons les appliquer dans le cadre de l'enseignement secondaire. Une note de service de 2005 les étendait à l'organisation du baccalauréat. Ayant eu l'occasion d'enseigner dans le supérieur, je sais également que les règles y sont différentes. Dans la mesure où un cadre clair est posé, respectueuse de la législation, je m'y conforme. Or l'attitude ambivalente du SIEC, assurant à un interlocuteur du SNES le jeudi 25 juin à 13 h 30 que l'on va téléphoner au lycée Saint-André pour demander que ma requête soit entendue et donnant raison à l'établissement le même jour à 14 heures, le refus répété de vos services à présenter une position claire sur la question, le doute maintenu sur la situation du droit en la matière ne pouvaient qu'entraîner des réactions telles que celles de Madame A et moi.
Veuillez, cher Monsieur, agréer mes salutations distinguées,
Madame O.
Les recteurs et le directeur du SIEC IDF n'ont pas fait appliquer les règles de la laïcité scolaire, sauf le recteur de l'Académie de Marseille suite à la lettre ci-après, volontairement anonymisée.
Il s'est donc passé dans cette académie ce qui aurait dû se passer partout.
A Madame X
Chef d’établissement
Institution privée….
objet : EAF 2009 – neutralité du local d’épreuve orale
Marseille, le 14 juin 2009
Madame,
Conformément à la convocation pour les épreuves de l’EAF qui m’avait été adressée par le service compétent de l’Éducation Nationale (DIEC 2.02), je me suis rendu ce vendredi 12 dans votre établissement pour y prendre connaissance des descriptifs d’activités et préparer les bulletins de passage. Tout s’est bien passé, grâce à l’accueil souriant des membres du personnel à qui je me suis adressé.
Néanmoins quelle ne fut pas ma surprise de constater que sur l’un des murs de la salle où l’on m’avait amené pour y travailler se trouvait un très visible crucifix, orné d’une branche de buis. J’ai hésité un moment à demander soit qu’il fût décroché, soit qu’on m’attribuât une autre salle plus conforme à la neutralité en matière religieuse requise par la préparation d’une épreuve du baccalauréat, diplôme national de l’école de la République. Par courtoisie, ne voulant pas mettre dans l’embarras les personnes présentes, et quoique mis devant le fait accompli, je n’ai rien demandé et j’ai donc accepté de travailler dans ces conditions qui me paraissent contraires aux principes de la laïcité et partant, à mon devoir de fonctionnaire.
C’est pourquoi, pour m’éviter à partir du 1er juillet, date du début des interrogations orales, un tel embarras mais surtout pour ne pas placer dans une situation fausse les candidats que je suis appelé à interroger dans les locaux de votre établissement, je vous saurais gré de prévoir à cet effet une salle dépourvue de tout signe religieux. Pas plus que le professeur qui les interroge, ni ces jeunes gens et jeunes filles ni leurs responsables légaux ne sont censés avoir choisi le caractère propre de l’établissement où le Rectorat les a convoquées.
Vous en remerciant à l’avance, je vous prie de croire, Madame, à l’expression de mes sentiments respectueux et de mon dévouement aux missions qui me sont confiées par l’Éducation Nationale.
X
Professeur agrégé de Lettres Modernes
Copies transmises :
à Madame XXXX, responsable du suivi du dossier à la DIEC 2.02
à Monsieur le Recteur de l’Académie d’Aix-Marseille
par Le Secrétariat national de l'UFAL
voir tous ses articles