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Par Jocelyne Clarke
Jeudi 26 novembre 2009
article publié dans la lettre 97
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La souffrance au travail, qu’en est-il réellement ? Les statistiques nous disent qu’un salarié européen sur cinq souffre de troubles de santé liés au stress au travail, tous secteurs d’activité et toutes catégories professionnelles confondus. Employés, ouvriers, techniciens, cadres sont ainsi tous pris dans les filets des idéologies managériales. Quelles sont-elles ? Ce sont des méthodes de gestion enseignées depuis environ quinze ans dans les livres et dans les séminaires de « ressources humaines », c’est la surveillance, le coaching, la sélection, le management par la peur, l’aménagement des lieux favorisant la délation : les « open space », aux postes de travail interchangeables ; ce sont les déplacements de postes ou de lieu géographique, c’est l’intensification de la production et la mise sous pression, c’est le chômage partiel imposé, ce sont les licenciements alors même que les comptes sont bénéficiaires.
LES SALARIES MALADES DE LA PESTE LIBERALE
Les salariés ne peuvent pas comprendre qu’une entreprise qui fait des bénéfices les jette dehors. A chaque licenciement d’un salarié, c’est généralement toute une famille qui est placée dans l’insécurité.
Il existe aujourd’hui une dévalorisation du salarié, un environnement de travail dégradé qui confine le travailleur dans une insécurité, un doute permanent, particulièrement pathogènes.
Le phénomène d’individualisation accélère ces troubles, le salarié se trouvant seul face à des dirigeants présents par leurs intermédiaires donneurs d’ordre, mais absents comme véritables interlocuteurs. Cette immatérialité du pouvoir dans l’entreprise accentue encore le sentiment d’isolement et d’impuissance.
La souffrance au travail indique bien que c’est l’organisation du travail qui provoque des dégâts ; pour réduire les sources du mal-être des salariés, il faut donc agir directement sur l’organisation du travail.
Les spécialistes de la question pointe le phénomène appelé « jobstrain », qui est le déséquilibre entre une forte exigence psychologique et une absence de marge de manœuvre.
Un autre phénomène est constaté : le « burnout » : il se caractérise par une fatigue physique, mentale, émotionnelle, et une dépréciation des compétences et des résultats. Ce « burnout » a d’abord été repéré dans des professions d’aide, de soins et de formation. On reconnaît là les métiers d’infirmières, de médecins, de travailleurs sociaux où les femmes sont fortement représentées. Ce phénomène s’étend aujourd’hui à d’autres professions.
Ces étiquettes de « jobstrain » et de « burnout » nous viennent des pays anglo-saxons, ce qui n’est pas un hasard, puisque les méthodes anglo-saxonnes sont érigées comme modèles par nos gouvernants.
Qu’est-ce qui fait sens pour les salariés ? un métier qui occupe une grande partie de la vie, un savoir et un savoir-faire, une stabilité de l’emploi, des conditions salariales dignes, un environnement non hostile, des perspectives de formation.
Aujourd’hui, le savoir-faire n’est pas reconnu (il est détrôné par la rentabilité à tout prix), les salariés sont jetables, les contrats précaires, les CDI soumis aux volontés des actionnaires, le harcèlement moral se généralise, les salaires sont bloqués alors que le coût de la vie augmente. Le travail est de plus en plus morcelé et les objectifs requis sont disproportionnés par rapport aux moyens proposés pour les atteindre.
Les marchandises étaient à flux tendu, ce sont maintenant les salariés qui le sont, et par voie de conséquence, les cadences augmentent, l’amplitude de travail aussi.
Face au manque de concertation et d’information, face à l’abstraction des dirigeants, les salariés sont ainsi déstabilisés, fragilisés, ils deviennent plus dépendants. C’est alors le corps qui parle en termes de maladies professionnelles, d’accidents du travail, de souffrances psychiques, voire de tentatives de suicide.
Les techniques d’évaluation répétées et dites « scientifiques » ont aussi leur part dans la casse des solidarités.
Dans une période où notre gouvernance ne cesse d’avancer des impératifs sécuritaires, elle organise l’insécurité du salariat et sa précarité.
Ce ne sont certes pas l’implantation de « cellules psychologiques » qui vont régler ces problèmes, celles-ci ne servant qu’à « accompagner » les réformes mortifères, mais une organisation du travail qui ne soit plus dictée par les seuls gains de productivité et les chiffres à atteindre.
Les entreprises organisent la concurrence entre salariés, en jonglant avec les personnels intérimaires, les CDD et les stagiaires, en allongeant les périodes d’essai, etc.
L’augmentation des dividendes des actionnaires sonne le glas des solidarités.
Le code du travail est malmené, les travailleurs le sont aussi.
L’espace accordé au tout privé et au religieux fait partie du problème, la laïcité fait partie des remèdes
Les opérations de main basse du privé sur les services publics et les atteintes constantes à la laïcité font partie du problème : les citoyens n’ont plus les mêmes droits : c’est la différence des droits (riches et pauvres, très riches et très pauvres, devrais-je dire), l’iniquité, qui se substitue et prime sur le droit à la différence.
En tant qu’association de citoyens et de familles attachée à la laïcité et notamment aux services publics, l’UFAL pointe l’ incompatibilité entre les ouvertures de capital, les intérêts privés, la recherche du profit à court terme, et les services publics qui garantissent à tous les citoyens, une égalité d’accès.
Nous savons bien que l’ouverture à la concurrence précarise les salariés et les usagers, nous savons bien qu’elle sert uniquement les actionnaires dont les appétits exigent 15 % de rendements à l’année, les conditions de travail fussent-elles indignes.
Les secteurs vitaux pour les citoyens et leurs familles livrés au privé font exploser les tarifs, ouvrent la porte aux licenciements, aux réductions d’effectif et au travail précaire, à l’insécurité; les marchés dits « libérés » mettent en danger les usagers, qu’il s’agisse de la Santé, de l’Energie, de la Poste, de l’Education. La volonté dogmatique des tenants du néolibéralisme ne jure que par le démantèlement des services publics, qu’ils considèrent comme un obstacle aux affaires et au Profit.
Nous sommes confrontés de façon pressante à une offensive de grande ampleur qui a des conséquences dramatiques pour l’égalité et la solidarité dans la société française. Si on prend l’exemple du service public de l’Education, celui-ci est gravement menacé par la suppression des postes et une asphyxie budgétaire sans précédent. Cette offensive interdit toute politique ambitieuse pour aller vers plus d’égalité dans l’accès des jeunes, aux savoirs, leur formation et l’intégration dans la vie active.
Il s’agirait de « s’adapter » à cette déréglementation organisée ; on voit aujourd’hui que cette déréglementation du travail est aussi dérèglement de l’individu.
Il s’agit là d’une régression sociale systématique organisant l’inégalité, la précarité, l’individualisme et l’exclusion.
L’exercice des droits fondamentaux est en panne : qualité de la vie quotidienne, solidarité sociale, redistribution équitable des richesses produites, démocratie dans les prises de décisions et la définition des besoins.
La réappropriation sociale des moyens essentiels de la vie en collectivité doit être engagée et l’emploi public réhabilité pour renouer avec la conception républicaine selon laquelle «la propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi dans l’intérêt général.»
En effet, la perte de la maîtrise publique de biens communs à tous, et la primauté de l’intérêt de quelques groupes privés sur l’intérêt commun sont dommageables à la fois pour l’économie nationale et pour les citoyens.
Le capitalisme industriel ayant fait place à un capitalisme financier, la financiarisation de l’économie met entre les mains d’agents boursiers de gigantesques intérêts industriels, économiques et sociaux, et en avant pour les parties de monopoly capitalistique !
Nous constatons d’ailleurs, que les modes de gestion de ce capitalisme financier sont particulièrement incertains … Remarquons également, le paradoxe entre une forte communication et le manque de transparence et l’absence de débat démocratique.
De même, au nom de la confidentialité - qui sert à protéger les intérêts des actionnaires - les citoyens et leurs représentants sont privés de leur légitime droit à l'information sur le sort des entreprises qu’ils font pourtant fonctionner.
La poursuite de la fuite en avant que constitue la mise entre les mains du privé d’intérêts collectifs essentiels dans l’organisation sociale est un coup dur porté à nos concitoyens. Réforme des retraites, du système de santé, compression du nombre de fonctionnaires dans les hôpitaux et les écoles, démantèlements en tous genres du Code du travail, autant d’attaques contre la justice sociale et l’égalité, les dites « réformes » avancent tel un rouleau compresseur sur les couches populaires.
Défendre le principe de laïcité, c’est afin d’établir l’égalité entre les citoyens, refuser à la fois que les seuls intérêts privés et que les forces communautaires ne s’emparent du corps politique.
Notre gouvernance sait les dégâts engendrés par les politiques néolibérales et elle sait que pour faire éclater l’unité de la République, elle doit s’appuyer sur les communautés. Elle a donc compris la nécessité de faire panser les plaies sociales par les différentes Eglises et de remplacer la solidarité républicaine par la charité des religions auxquelles elle octroie des moyens supplémentaires.
Quelle place pour les revendications égalitaires des femmes ?
A cette société extrêmement inégalitaire, l’inégalité de genre vient ajouter un cran supplémentaire.
L’organisation du travail est masculine et les femmes peinent à s’ajuster aux pratiques agressives organisationnelles.
Pourquoi l’égalité hommes/femmes au travail a-t-elle beaucoup de mal à se mettre en place ? Pourtant, pas moins de six lois ont été votées entre 1972 et 2008 (loi de 1972, loi Roudy de 1983, loi Génisson de 2001, loi de 2006) auxquelles s’ajoute un accord professionnel conclu en 2004.
Aujourd’hui le ministre du travail Darcos, prévoit de déposer un nouveau projet de loi en 2010 – il en présentait le 6 novembre les nouvelles orientations –. Ce projet de loi propose un système de bonus/malus applicable aux entreprises, sous forme de pénalité assise sur la masse salariale, le taux avancé serait de 1 %.
Gageons que les entreprises préfèreront à nouveau payer cette pénalité et continuer à se soustraire à leurs obligations.
Nous savons tous que l’écart salarial, à poste de travail égal, est de 27 % de moins pour les femmes (ceci en termes de rémunération moyenne) : la seule perspective en la matière ouverte par ce projet de loi …… est de rendre publics les écarts de salaire !
Une Commission a bien sûr été nommée, composée de deux patrons de groupes industriels : la patronne de Danone et le patron de Schneider, assortis du président du C.E.S.
Ce n’est pas sérieux. Ces nouvelles mesures s’inscrivent dans le 2ème PST, Plan Santé au Travail, 2010-2014… C’est dire que les femmes devront attendre encore avant que ces lois sur l’égalité professionnelle ne soient appliquées !
Rappelons que les femmes au travail représentent 2/3 des bas salaires (voir le dernier rapport de l’IGAS) et seulement 10% des administrateurs des instances de direction des entreprises. La loi de 2006 sur l’égalité n’est donc pas appliquée.
Que penser d’une gouvernance où les lois ne sont pas appliquées ?
Les seuls effets d’annonce ne permettant pas de progresser,
Il s’agit de budgéter la mise en application de ces lois, d’augmenter le nombre des inspecteurs du travail pour faire respecter ces lois et instaurer des sanctions financières convaincantes.
Il faut donc mettre en place des contraintes fortes pour parvenir à cette égalité salariale, et pour cela, il faut une volonté politique.
Par ailleurs, ce sont les femmes salariées élevant seules leur enfant, qui sont de plus en plus pauvres : il est urgent d’instaurer des allocations familiales dès le premier enfant, et de mettre en œuvre un plan de crèches collectives et familiales, de prendre les moyens pour un service public de garde d’enfants, pour permettre aux femmes de suivre des formations diplômantes, qualifiantes, et aussi de sortir de la sphère de la maison.
En France, seulement 10 % des enfants de moins de trois ans sont accueillis en crèche, et plus de 50 % des enfants de cette tranche d’âge sont gardés par un des parents, la mère le plus souvent, faute d’autres solutions.
Ce sont des besoins fondamentaux comme la garde de la petite enfance et l’aide aux personnes âgées qui déterminent de nombreuses femmes à travailler à temps partiel. Tant que ces deux besoins ne feront pas l’objet de la mise en place d’un grand service public, offrant un nombre suffisant de places et un coût abordable, l’inégalité salariale des femmes, la sous-qualification et la précarité subsisteront.
Le développement des emplois de services à la personne (soins aux personnes âgées, travaux ménagers, etc.) cantonne encore davantage les femmes dans des travaux peu qualifiés et peu rémunérateurs, constitués de quelques heures par ci, quelques heures par là.
Une étude de l’INVES (veille sanitaire) de mars 2009 chiffre à 37 % le mal-être des femmes au travail.
Les femmes étant davantage en condition de subordination, elles sont les plus exposées au management de la maltraitance.
On voit bien que l’amélioration des revenus des femmes est liée à la redéfinition d’une politique non seulement sociale mais familiale.
On voit bien que la solidarité intergénérationnelle est affaire de services publics. La solidarité de la naissance à la mort, initiée par le C.N.R. (Conseil National de la Résistance) en 1945, est peu à peu sournoisement abandonnée.
Le temps partiel imposé concerne principalement les femmes et n’a de cesse de s’étendre en Europe, en accord avec la stratégie de Lisbonne: il représente 75 % de l’emploi des femmes aux Pays-Bas ; 82 % en France.
En France, les contrats à temps partiel se sont envolés depuis 1992, date de l’abattement des cotisations patronales accordé aux entreprises. Citons l’exemple des caissières de supermarché, employées en périodes de pointe, en journées discontinues, aux horaires décalés et variant d’un jour à l’autre.
Les femmes au travail constituent une main d’œuvre flexible, fluctuant selon le marché, une variable d’ajustement pour les entreprises, et un retour au « salaire d’appoint » dans les familles. On voit que la situation loin de progresser, empire.
En outre, depuis une quinzaine d’années, on remarque que les salariés à temps partiel proviennent surtout des chômeurs et chômeuses, ce qui exclut l’idée d’un temps partiel choisi : les périodes de chômage étant plus longues, les temps partiels sont acceptés plus facilement.
Le temps partiel est ainsi lié à la flexibilité, à la précarité « pour tous ».
C’est mathématique : un temps partiel, c’est un salaire partiel, c’est aussi une retraite à temps partiel.
Alors, considérant cet état des lieux et un taux de chômage toujours en augmentation, ne faudrait-il pas reconsidérer le temps de travail, redistribuer en quelque sorte le travail, permettant ainsi des embauches et réduisant fortement ces temps partiels peu avantageux ? Il conviendrait d’assortir cette redistribution du travail d’une redistribution des richesses.
Mais ça, c’est une autre histoire...
par Jocelyne Clarke
co-responsable du secteur Féminisme & Laïcitévoir tous ses articles