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Édito
Par Marie Perret
Jeudi 6 décembre 2007
article publié dans la lettre 35
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A l'UFAL comme ailleurs, il arrive que les gens aient des désaccords. La question de savoir comment il convient de traiter des désaccords est une question essentielle pour toute organisation. Il existe trois façons de les traiter.
La première consiste à dire : « cessons de nous chamailler : arrêtons de parler des questions qui fâchent. Nous ne sommes pas là pour faire de la politique ». Cette tentation est la plus spontanée : elle consiste à traiter les divisions en les mettant sous le tapis. Dans les familles bien « comme il faut », lors des repas dominicaux, parler politique était considérée comme une faute de goût : c'était prendre le risque d'introduire le dissensus qui aurait gâché le gigot et rompu l'heureuse harmonie des dimanches de la vie. Il est curieux d'entendre aujourd'hui des voix s'élever à l'intérieur de l'UFAL, qui revendiquent pour notre association ce que les maîtresses de ces maisons bourgeoises revendiquaient pour la paix des ménages : surtout, pas de politique ! Cette proposition est contestable pour trois raisons au moins :
Elle joue sur l'équivocité de l'expression « faire de la politique ». Il va de soi que l'UFAL n'est pas une organisation politique, au sens le plus commun du terme. Elle ne soutient aucun candidat, elle ne propose aucun programme en vue des élections, elle n'est pas un parti de notables qui cherchent à conquérir des postes. Aussi rassemble-t-elle des adhérents et des militants dont les sensibilités politiques sont diverses. Si l'UFAL n'est pas une organisation politique en ce sens là, il n'en demeure pas moins qu'elle fait de la politique au sens noble du terme -c'est-à-dire en son sens étymologique. En tant qu'organisation familiale, l'UFAL cherche à peser sur les choix qui concernent la Polis, la Cité, afin de promouvoir les intérêts des citoyens et de leur famille. Défendre un système de retraite fondé sur la répartition, défendre un système d'assurance-maladie fondé sur la solidarité, défendre les services publics, militer en faveur d'un revenu social à l'enfance et au jeune (de la naissance jusqu'au premier emploi stable), vouloir que l'école soit fondée sur l'instruction, c'est-à-dire sur la transmission des savoirs, c'est faire de la politique, qu'on le veuille ou non.
Vouloir que l'UFAL ne soit plus une organisation politique, c'est, de plus, pécher par angélisme : cela reviendrait à céder le pas devant les autres associations qui occupent le champ familial -je pense en particulier aux associations catholiques- associations qui ne se privent pas, elles, de faire de la politique en défendant des valeurs que nous jugeons illégitimes. Loin de la rendre plus forte, la dépolitisation de l'UFAL voulue par certains ne manquerait pas de l'affaiblir : l'UFAL risquerait de devenir une sorte de club qui se cantonnerait à « faire de l'animation sociale », pendant que les associations familiales catholiques continueraient à oeuvrer pour diffuser leur conception de la famille et du vivre-ensemble.
Qui fait l'ange risque bien de faire la bête : quand on évacue les désaccords en les mettant sous le tapis, on s'expose à voir surgir un jour des dissensions bien plus graves. Quand on préfère masquer les divisions au lieu de les clarifier, le refoulé ne manque pas de faire retour, sous une figure bien plus féroce. Les malentendus ne tardent pas à se faire jour, sous la forme la pire qui est celle de la passion. S'il existe un remède contre les querelles qui surgissent lors des repas dominicaux, c'est bien la culture politique, qui apprend à rationaliser les désaccords, à les argumenter, à situer les clivages.
Ajoutons une raison de fait qui doit nous inviter à accueillir cette proposition avec circonspection. L'UFAL s'est historiquement définie comme une association qui défend des principes politiques. Qui prétendra que « l'anti-libéralisme », « l'anti-capitalisme », « l'anti-cléricalisme » -principes défendus par son fondateur André Fortané- constituent des valeurs consensuelles et apolitiques ?
Il n'est pas question d'évacuer la politique, diront certains, il s'agit seulement de faire en sorte que toutes les opinions puissent coexister au sein de l'UFAL. Rechercher la coexistence des opinions divergentes, telle est la seconde façon de traiter les désaccords. Cette solution, au premier abord, est préférable à la première : si la première traite les désaccords en les refoulant, la seconde cherche à surmonter les divisions en les harmonisant. On aura reconnu la solution libérale qui pense le vivre-ensemble à partir du principe de tolérance. Bien sûr, personne ne dira qu'il ne faut pas être tolérant. Il est non seulement souhaitable, mais également nécessaire que les convictions puissent s'exprimer : c'est pourquoi l'UFAL organise chaque année un débat autour du rapport d'orientation, de septembre à mars. Chacun peut se saisir de ce rapport pour en infléchir la ligne en y apportant un amendement ou en y joignant un texte qui seront soumis aux suffrages des UFAL locales. Si chacun peut exprimer ses opinions, on ne saurait néanmoins confondre l'UFAL avec un forum. En tant qu'association d'éducation populaire, l'UFAL doit déterminer une ligne.
L'UFAL est une association familiale : en tant que telle, elle ne peut pas ne pas prendre position sur des questions qui intéressent les citoyens et leurs familles. L'UFAL est une association qui lie le combat laïque et le combat social : en tant que telle, elle ne peut pas ne pas prendre position sur la question de la laïcité d'une part et sur la question du « social » d'autre part. On sait qu'il existe aujourd'hui trois positions possibles sur la laïcité : celle de la laïcité ouverte qui abolit la laïcité au nom de la tolérance ; celle de la laïcité « intégrale » qui abolit la tolérance au nom de la laïcité ; la position républicaine et démocratique, enfin, qui maintient la séparation entre laïcité et tolérance en distinguant leur champ d'application. En tant qu'association laïque, l'UFAL doit se prononcer sur la conception de la laïcité qu'elle entend défendre. De la même façon, on sait qu'il existe deux façons d'envisager le « social ». On peut considérer que, dans le champ social, c'est le principe de charité qui doit prévaloir : qu'on se revendique d'une religion ou non, on privilégiera alors la compassion à l'égard des victimes et les bonnes oeuvres en guise de solution aux problèmes. La lamentation viendra suppler à l'absence d'analyse politique. On peut considérer aussi que c'est le principe de solidarité qui doit prévaloir : on mettra alors en avant l'égalité des citoyens et on militera pour l'obtention de nouveaux droits-créances. On cherchera à agir sur les causes structurelles qui déterminent les problèmes. En tant qu'organisation qui oeuvre dans le champ social, l'UFAL doit là encore prendre position sur la conception du « social » qu'elle entend faire prévaloir.
Dire que « toutes les opinions sont les bienvenues » a un sens s'il s'agit des convictions des adhérents (en rentrant à l'UFAL, personne n'a à renoncer à ses opinions : on peut travailler ensemble en défendant, par exemple, deux conceptions de la laïcité différentes) mais cela n'a encun sens s'il s'agit de la ligne de l'UFAL : une organisation doit avoir une ligne cohérente si elle veut être efficace. Et elle ne peut définir une ligne sans trancher : une organisation ne saurait en effet soutenir des thèses contradictoires. Une organisation peut être démocratique sans être pour autant une « AG permanente » dans laquelle on débat sans fin des positions à prendre sans jamais trancher : il suffit pour cela qu'elle ait défini les procédures légales qui permettent aux militants d'infléchir la ligne.
Il n'est pas souhaitable de traiter un désaccord en le mettant sous le tapis. Il n'est pas tenable de traiter un désaccord en prônant le consensus à tout prix : dans le premier cas, on s'expose à la violence du refoulé qui fait retour, dans le second, à la paralysie de l'AG permanente. Dire qu'il ne faut pas faire de politique à l'UFAL, c'est déconsidérer la politique en se trompant sur son authentique signification. Dire qu'il faut concilier tous les points de vue, c'est méconnaître la nécessité, pour une organisation, de déterminer une ligne. A bien considérer la question, on s'aperçoit qu'il n'y a qu'une seule manière de traiter un désaccord par le haut : en l'affrontant. En le traitant par la raison. En présentant la position qu'on défend de la manière la plus claire et la plus distincte possible et en l'étayant sur une argumentation solide. Cette façon de traiter un point de désaccord est aussi la plus démocratique : chacun peut clarifier ses propres idées et se déterminer en toute connaissance de cause. Après tout, c'est aussi cela l'éducation populaire.
par Marie Perret
Secrétaire nationale de l'UFALvoir tous ses articles